Le design thinking : une méthode pour créer la bibliothèque troisième lieu ?

Il y a quelques semaines, j’ai été sollicité par Amandine Jacquet pour contribuer au prochain Mediathème édité par l’ABF (« Concevoir une bibliothèque rurale », sortie prévue en juin 2018). Amandine souhaitait que je clarifie de façon succincte les notions clés du design thinking. Je n’avais pas envie de rédiger un lexique car c’est un exercice auquel je me suis déjà plié. Amandine est également une experte de la notion de troisième lieu et cela m’a donné l’idée de procéder ainsi : une première partie retraçant le développement du design thinking en bibliothèque, avec comme fil rouge son lien avec la notion de troisième lieu. Puis une deuxième partie où je définis les différentes acceptions du mot « design », utiles à connaitre lorsqu’on est bibliothécaire (design thinking, design de service, design UX, co-design, design des politiques publiques…).

Le texte qui suit est une version légèrement remaniée de la première partie de cet article. L’idée directrice est la suivante : le design thinking peut être envisagé comme la méthodologie, le « mode d’emploi », qui permet de concrétiser l’idée de bibliothèque troisième lieu.

UNE BRÈVE GÉNÉALOGIE DU DESIGN THINKING EN BIBLIOTHÈQUE

Lorsqu’un historien du futur se penchera sur l’évolution des bibliothèques publiques au XXIe siècle, il pourra sans trop de peine caractériser les années 2010 comme une période de foisonnement. Ces dernières années, beaucoup d’idées et de mots nouveaux ont fait leur entrée dans notre univers professionnel : « troisième lieu », « facilitation », « co-construction », « participation », « innovation », « design thinking » ou encore « expérience utilisateur. » Cette terminologie est parfois perçue comme une succession de « buzzwords. » En fait, ces concepts nouveaux sont l’aboutissement de plusieurs années d’expérimentation et de dialogues entre professionnels, qui ont vu le vocabulaire du design pénétrer peu à peu le monde des bibliothèques. Pour mieux comprendre ce processus, il est possible d’en retracer une brève généalogie, rythmée par trois temps forts.

2009 : le mot d’ordre du troisième lieu

Tout commence avec la notion de « bibliothèque troisième lieu » popularisée par Mathilde Servet dans son mémoire de conservateur [1] (qui prolongeait lui-même une réflexion entamée plus tôt par le sociologue Claude Poissenot avec l’idée de « nouvelle bibliothèque [2] »). On peut résumer en une phrase le principe du troisième lieu : « à l’heure du numérique, les bibliothèques doivent se réinventer comme des espaces accueillants et inclusifs de vie, de séjour et d’activité, à mi-chemin entre le domicile personnel et le lieu de travail, et mettant les usagers au centre. »

L’idée de troisième lieu repose sur des compétences professionnelles très éloignées du traitement traditionnel des documents. On souligne souvent l’importance accrue de la médiation, de l’accueil et de l’animation dans ce modèle mais il met aussi au premier plan la matérialité de la bibliothèque (espaces, mobiliers, postures d’utilisation, zonage des usages), des sujets souvent oubliés ou délégués à des programmistes, des consultants, des architectes ou des designers…

Faut-il en conclure que les bibliothécaires doivent changer de métier ? Sans doute en partie, oui, mais il ne s’agit évidemment pas de se muer en animateurs de centre de loisirs ou en décorateurs d’intérieur. Dans ce cas, comment se former et comment travailler autrement ? L’aporie de la bibliothèque troisième lieu est la suivante : c’est une notion-boussole, qui indique une direction à suivre mais qui ne fournit aucun itinéraire pour arriver à la bonne destination…

2010-2015 : le foisonnement des troisièmes lieux

Comment dépasser le stade du mot d’ordre pour concevoir et créer des bibliothèques troisième lieu plutôt que de les rêver ? Très vite, une poignée d’établissements innovants apparaissent comme des exemples à suivre : les Idea Stores londoniens (des établissements pilotes qui ouvrent dès 2002), la DOK de Delft (ouverte en 2010), en France la bibliothèque Louise Michel à Paris (2011), ou bien, du côté des BU, la Ruche de Poitiers (2016).

Autre jalon essentiel : en 2012, la 27e Région, une structure spécialisée dans l’innovation publique, s’installe en résidence à Lezoux en Auvergne afin de définir les grandes lignes de la future médiathèque qui ouvrira ses portes 5 ans plus tard. Au cours de cette résidence, les habitants sont associés à des brainstormings. Certaines idées sont fabriquées très rapidement avant d’être testées et un « plan d’usage » de la future médiathèque (qui répertorie plusieurs idées de nouveaux services) est largement partagé en ligne. L’année suivante, en 2013, le premier Biblio Remix est organisé à Rennes. Il s’agit d’un événement ludique où des méthodes voisines sont employées pour « remixer » les bibliothèques. Les professionnels les plus curieux découvrent que ces démarches participatives s’apparentent au « design de service » mais c’est une notion qui reste nébuleuse pour la plupart d’entre eux…

Le Médiathème consacré aux bibliothèques troisième lieu, dirigé par Amandine Jacquet en 2015 énumère d’autres exemples du nouveau modèle d’établissement en train d’émerger, comme la médiathèque Philéas Fogg à Saint Aubin du Pavail ou le Puzzle de Thionville…[3] De nombreuses questions restent cependant ouvertes. Comment faire, par exemple, pour que ces multiples initiatives dont le succès s’appuie sur des individualités fortes ou un contexte local favorable (il s’agit généralement de nouvelles constructions) aboutissent à une démarche reproductible, assise sur un véritable savoir-faire professionnel ? Pour le dire autrement : les exemples de bibliothèque troisième lieu se multiplient mais le besoin de méthode reste bien vivace.

2016-2017 : Le design, la méthodologie du troisième lieu ?

Le dernier temps de cette brève généalogie correspond à la diffusion en français du Design thinking en bibliothèque[4] et d’Utile, utilisable, désirable[5], deux ouvrages traduits bénévolement par des bibliothécaires. Les méthodes de design, auxquelles ces deux textes sont consacrés, permettent de poser les bases conceptuelles et méthodologiques qui manquaient jusqu’à présent aux professionnels francophones pour transformer leurs établissements en bibliothèques centrées sur l’humain, une autre façon de formuler l’idée de « bibliothèque troisième lieu.»

Quel rapport entre le design et les bibliothèques ? Par opposition aux créations d’un artiste ou d’un plasticien, les réalisations d’un designer – qu’il s’agisse d’un canapé, du tableau de bord d’une voiture ou d’un système de vélos en libre-service – sont toujours pensées pour être utilisées par des personnes (on parle d’usagers ou d’utilisateurs). D’autre part, un designer peut être amené à concevoir des produits mais aussi des espaces, des interfaces ou des services. Autant de composantes que l’on retrouve dans une bibliothèque moderne. D’une certaine manière, à partir du moment où l’on cherche à concevoir une bibliothèque en ayant en tête son utilisation par des personnes bien réelles, on fait déjà du design sans le savoir. Pour inventer des bibliothèques troisième lieu qui mettent l’humain au centre, il faut penser et travailler comme des designers. Cela ne veut pas dire que les bibliothécaires doivent se transformer en designers mais, étant donné qu’ils sont de plus en plus susceptibles d’être confrontés à des problèmes de design (c’est-à-dire des problèmes d’usages et « d’utilisabilité »), ils peuvent légitimement piocher dans la boite à outils des designers. C’est précisément en cela que consiste le design thinking : employer des méthodes de design lorsqu’on n’est pas designer de métier.

2018 et après ?…

La découverte du design thinking par la communauté française des bibliothécaires en 2016-2017 ne signe pas la fin de l’histoire : les lieux de formation et d’enseignement, qui sont fortement sollicités pour diffuser ces savoir-faire, peinent à faire évoluer leurs catalogues, faute de formateurs. En dehors de rares établissements, les exemples de mises-en-œuvre concrètes de ces approches sont peu nombreux et ils ne sont pas toujours couronnés de succès. La pertinence des outils proposés est parfois contestée ou même moquée (les « ateliers post-it » dont certains se gaussent). Même chez les partisans de ces nouvelles méthodes, de vifs débats subsistent. Une grande partie des professionnels observe ces discussions de loin, en éprouvant parfois la sensation d’être tenue à distance par une terminologie obscure.

Les bibliothèques sont loin d’être un cas à part : au même moment, d’autres lieux culturels (comme les musées), des entreprises, des services publics, des associations, essaient également de se réinventer à l’aide du design thinking et sont confrontés aux mêmes interrogations. La dernière page de cette brève généalogie reste à écrire et ce sera sans doute elle qui démontrera si, oui ou non, le design thinking est le bon moyen pour réinventer de façon méthodique les bibliothèques….

[1] Mathilde Servet, Les bibliothèques troisième lieu, Enssib, 2009. En ligne.

[2] Claude Poissenot, La Nouvelle bibliothèque : contribution pour la bibliothèque de demain, Territorial Éditions, 2009

[3] Amandine jacquet (dir.), Bibliothèques troisième lieu, ABF, 2015

[4] Le Design thinking en bibliothèque, IDEO, 2015. En ligne.

[5] A. Schimdt, A. Etches, Utile, utilisable, désirable, Presses de l’Enssib, 2016. En ligne.

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