Le « bookstore model » : le retour de la vengeance des classements par centre d’intérêt

Je travaille en ce moment à la création d’une nouvelle médiathèque. Forcément, dans ce type de projet, la question du plan de classement se pose assez vite : comment mettre en scène les collections pour que des usagers de toutes sortes trouvent ce qu’ils cherchent de façon autonome ?

La plupart des bibliothèques emploient la vénérable Classification Décimale de Dewey mais il existe des alternatives ! Depuis une dizaine d’années, plusieurs bibliothèques, essentiellement américaines, se félicitent d’avoir abandonné la CDD pour basculer vers un nouveau système inspiré des pratiques des libraires. Elles remettent au goût du jour les classements par centres d’intérêt qui ont connu une gloire éphémère dans les années 80…

La CDD, ses limites et ses bricolages

Avant d’aller plus loin, il faut préciser que la CDD présente des avantages indéniables lorsqu’on l’utilise bien : sa modularité, sa granularité fine particulièrement efficace pour localiser des documents… Mais elle a aussi de vrais défauts : elle est à peu près incompréhensible pour des non professionnels, certains de ses aspects sont datés et ethnocentrés, et elle repose sur une division du savoir académique peu en phase avec les préoccupations du grand public (classer la cuisine en sciences et techniques, par exemple, entre l’agriculture et la gestion des entreprises, on ne peut pas dire que ce soit l’option la plus intuitive…). Dans les faits, la CDD favorise les usagers experts, ceux qui savent ce qu’ils cherchent ou qui utilisent le catalogue, au détriment des lecteurs qui préfèrent parcourir les rayonnages.

Bref, la Dewey est loin d’être parfaite et on est à peu près tous d’accord : dans une enquête de 2009 publiée par le Library Journal, Barbara Fister a demandé à des bibliothécaires utilisant la CDD pourquoi leurs usagers avaient du mal à s’y retrouver dans les documentaires. 66% des professionnels interrogés estiment que les usagers sont intimidés par un classement qu’ils comprennent difficilement, 50% d’entre eux pensent que les cotes sont trop compliquées à lire, et 33% considèrent que les classes de la CDD ne permettent pas de regrouper des livres qui devraient être ensemble sur les rayonnages.

« Pourquoi les usagers ont du mal à trouver des documentaires. » Sondage réalisé par Barbara Fister en 2009, source

Face à ces limites évidentes, la plupart des bibliothèques françaises ont choisi de bricoler la CDD. Dans les bibliothèques de lecture publique, les romans sont généralement classés à part plutôt qu’en 800. Les fonds spécifiques qui reposent sur des partis pris forts nécessitent également d’être sortis de la Dewey (c’est par exemple le cas à la Bpi avec le fonds Nouvelle Génération qui réunit des ouvrages sur les jeux vidéo, les bandes dessinées, les cultures urbaines… : il dispose de sa propre cotation, alors que le reste de la bibliothèque est en CDU). Il est de plus en plus rare de trouver des bibliothèques qui utilisent la CDD de façon pure : la majorité des grandes bibliothèques ont désormais opté pour une organisation départementalisée, avec des segments de cotes issus de la Dewey regroupés sous une même thématique (par exemple à Lyon : Société, Civilisation, Langues et littérature, Sciences et techniques, Arts et loisirs). La départementalisation est quasiment obligatoire dans les médiathèques modernes de type « troisième lieu » étant donné qu’elles reposent sur des espaces différenciés difficilement compatibles avec la logique extrêmement linéaire d’une classification décimale.

Les classements par centre d’intérêt ancienne manière

Est-il possible d’aller plus loin, et d’utiliser de véritables systèmes alternatifs, plutôt que de poser des pansements sur la jambe de bois de la Dewey ? Oui, évidemment ! C’est précisément l’objectif des classements par centres d’intérêt qui ont été expérimentés dès les années 40 à Détroit et à Boston. Le principe est simple : laisser tomber les chiffres et utiliser comme principe de classement des grandes thématiques rappelant les rubriques d’un magazine. Quelques bibliothèques française ont tenté l’aventure dans les années 80 (Grenoble, Valence, Le Mans, Limoges…) avant d’abandonner. Seule une poignée d’irréductibles, comme les bibliothécaires de Pau ou la bibliothèque Louise Michel à Paris, utilise encore un système de ce genre.

Le classement par centres d’intérêt utilisé à Détroit dans les années 40 (source)

Si vous avez déjà entendu parler des classements par centre d’intérêt on vous a sans doute dit également que c’était MAL et que cela ne marchait pas. Dans Mettre en œuvre un plan de classement (Enssib, 2009)Bertrand Calenge résume les principales critiques faites à ces systèmes : ils s’appuient sur une vision fantasmée des préoccupations du grand public ; ils sont enracinés dans l’air du temps et ils sont vite périmés ; ils sont fabriqués à partir de zéro, ce qui revient à inventer l’eau chaude étant donné qu’il existe des classements encyclopédiques qui ont fait leurs preuves. Dans un même ordre d’idée, Rémi Froger reproche aux classements par centres d’intérêt de s’appuyer sur « une subjectivité collective hautement floue, relevant plus d’une sorte de psychologisme social que de faits éprouvés. » (« Le classement systématique ou par centre d’intérêt », François Larbre, Organiser le libre accès, IFB, 1995)

Certains de ces arguments font tout à fait mouche mais il y a aussi un peu de mauvaise foi dans ce discours : est-ce qu’une poignée de catégories peu pertinentes utilisées dans le passé (comme « Vie de l’esprit » ou « Le Monde aujourd’hui ») justifie de jeter le bébé avec l’eau du bain ? Non, bien sûr et le dossier n’est pas clos : comme je le disais en préambule, depuis le milieu des années 2000, plusieurs réseaux de bibliothèques ont décidé de remettre la question sur le tapis et de revisiter le principe des centres d’intérêt.

Le bookstore model

La grande nouveauté de ces classements thématiques de nouvelle génération, c’est qu’ils ne se basent pas « sur du vent ». D’abord, ils s’appuient souvent sur des enquêtes de public, des observation sur le terrain et des tests d’utilisabilité qui confirment l’inadéquation de la CDD. À la bibliothèque d’Almere, aux Pays-bas, tout a commencé avec une vaste étude réalisée en 2010 qui a mis en évidence que « 80% des usagers visitent la bibliothèque sans objectif précis et basent leurs emprunts sur une exploration des rayonnages. » À Frankfort (Illinois), l’abandon de la Dewey a été préparé par des recherches sur le terrain effectuées par Envirosell (la société de Paco Underhill, l’un des pionniers de la méthode ethnographique appliquée au merchandising). Les conclusions du rapport d’Envirosell ont été exactement les mêmes qu’à Almere : les 2/3 des usagers se rendaient à la bibliothèque sans avoir un document particulier en tête, 75% venaient pour leur loisir, le fonds documentaire générait peu d’activité parce qu’il n’était pas facile à parcourir, etc.

Face à ces constats, les bibliothécaires de Frankfort n’ont pas réinventé l’eau chaude : le nouveau système qu’ils ont adopté s’inspire des classements employés en librairie (d’où l’expression « bookstore model »). Les libraires et les professionnels du livre disposent en effet de plusieurs systèmes normalisés, mis à jour régulièrement et validés empiriquement. Ces classements ont pour nom BISAC (employé aux USA, et de loin le plus abouti), BIC (employé en Angleterre), THEMA (un classement international basé sur BIC) ou encore CLIL (utilisé en France).

Les 53 catégories du classement BISAC, édition 2016 (source)

Tous ces classements ont pour point commun de reposer sur une cinquantaine de catégories exprimées en langage naturel (art, science, cuisine, nature, éducation, etc. – on est loin des catégories fourre-tout des anciens classements par centre d’intérêt). Il n’y a pas d’ordre imposé pour ces catégories, en revanche les sous-catégories se succèdent ensuite par ordre alphabétique. L’arborescence va rarement au-delà de deux ou trois niveaux. Le rangement fin se fait par auteur ou par titre. L’objectif de ces classements est avant tout pragmatique : il s’agit de ranger les livres là où ils auront le plus de chance d’être trouvés… et donc achetés. Ils sont pensés pour répondre aux attentes d’un marché, c’est là que réside toute leur force mais aussi certaines faiblesses qui doivent être corrigées si on souhaite les employer en bibliothèque (je pense à certains biais culturels : le classement BISAC dispose ainsi d’une catégorie entière consacrée à la bible…)

Lorsque j’ai découvert récemment l’existence de ces classements, j’ai immédiatement pensé qu’il fallait les adapter en bibliothèque… et je n’ai bien sûr pas été le premier. Aux États-Unis, les première bibliothèques à avoir basculé en 2007 sont celles du conté de Maricopa en Arizona avec leur classement Deweyless (aujourd’hui rebaptisé Shelflogic). Les bibliothécaires de Maricopa ont été enthousiasmés par les résultats obtenus, ils sont partis en campagne et ils ont réussi à convaincre d’autres réseaux de les rejoindre, comme Frankfort que j’ai déjà évoqué et qui a carrément conçu un logo pour communiquer sur sa démarche (l’image du petit point enchainé qui se trouve en tête de ce billet). Parmi les autres convertis, on peut citer les bibliothèques du réseau Anythink de Rangeview en Arizona (qui emploient un classement baptisé Wordthink), les bibliothèques de San Mateo en Californie (système Findit), celles du conté de Wells dans l’Indiana (système Wordwise) ou de Markham dans l’Ontario (système C3 pour « Customer Centred Classification »).

La signalétique et le classement des documents dans les bibliothèques de Rangeview (Les image viennent de, et )

Sous cette prolifération apparente de nouveaux modes de classement, on retrouve en fait toujours les catégories BISAC, plus ou moins adaptées et customisées en fonction d’un contexte local. Melissa Rice et Joanna Kolendo, de la bibliothèque de Frankfort, décrivent le processus de conversion Dewey-BISAC de la façon suivante :

Nous avons d’abord créé des classements pour le jardinage et la cuisine, les deux premiers fonds que nous avons convertis. Nous avons comparé la Dewey, le classement de Maricopa et le classement BISAC avant de développer le nôtre. Il s’agit d’un processus collaboratif qui implique plusieurs membres de l’équipe chargés des renseignements et des services techniques. Avant chacune de nos réunions mensuelles de conversion, 5 taxonomies ou plus sont ébauchées. Pendant la réunion, tous les participants sont invités à les discuter et à faire des propositions. Chaque personne est ensuite chargée de la conversion d’un ou deux fonds par mois. Au cours du processus, le classement est souvent altéré en fonction des documents. Nous n’utilisons pas forcément toutes les catégories BISAC et certaines thématiques sont combinées ensemble. En fin de compte, notre classement est largement basé sur notre collection et sur nos propres documents pour mieux répondre aux besoin de notre public.

Ces nouvelles approches ont apporté un véritable vent de changements dans les bibliothèque américaines. Certaines d’entre elles, convaincues par le principe mais pas encore prêtes à abandonner la Dewey (recoter toute une collection n’est pas un chantier anodin) découvrent même, longtemps après la France, le principe de la départementalisation (comme à la bibliothèque de Darien dans le Connecticut, qui fait figure de pionnière en la matière, où les domaines sont baptisés des « glades »).

Avant/après l’implémentation de Findit à la bibliothèque de San Mateo (Source)

Classer les documents et organiser l’espace

Quelle est la véritable plus-value des systèmes de classement dérivés des catégories BISAC ? Si on se contente d’y voir de simples substitut à la CDD « sans les chiffres », plus lisibles mais moins subtiles, on passe à côté de l’essentiel. Le passage à un classement thématique permet surtout de se réapproprier la question de l’organisation de l’espace, comme le soulignent les bibliothécaires de Frankfort :

L’aspect le plus enthousiasmant de notre abandon de la Dewey est la liberté que nous avons gagnée pour concevoir notre plan de classement. Maintenant que nous ne sommes plus contraints par l’ordre numérique, nous avons pu déplacer les collections qui marchent le mieux à proximité de l’entrée et combiner ensemble différents fonds. Par exemple, les collections à fort taux de rotation, comme le jardinage, la cuisine ou la maison ont été déplacées de l’aile ouest de la bibliothèque à l’aile est, à proximité de l’entrée et de la zone de prêt. Les collections sur la maison font partie des fonds que nous avons combinés à partir de quatre cotes Dewey différentes, et le tourisme est maintenant situé à proximité des langues.

Au delà du rangement des livres, passer à un classement BISAC c’est surtout adopter un système très souple de management de l’espace et de l’attention centré sur l’utilisateur. Les classements basés sur des mots peuvent sembler rudimentaires lorsqu’on les compare aux subtilités de la Dewey, mais ils s’accompagnent en contrepartie de règles précises concernant l’agencement des documents et la signalétique. À San Mateo, on ne crée pas de catégorie en deçà de 20 titres et une catégorie en comprend en moyenne 150. Dans le réseau Anythink, 3 principes fondamentaux sont employés :

  1. À chaque fois que c’est possible, une catégorie Wordthink commence et finit sur une seul étagère.
  2. Il ne doit jamais y avoir de rupture dans une catégorie : elles doivent rester sur une seule travée.
  3. Pour le confort des usagers, les catégories Wordthink démarrent sur les étagères supérieures, et jamais sur les étagère du bas.

Il suffit de voir quelques images des bibliothèques qui ont abandonné la Dewey pour comprendre qu’au delà de la classification, elles ont opté pour un package plus large, un « modèle librairie », qui inclut toutes sortes de stratégies d’aménagement, de scénographie et de valorisation des documents : zonage des collections en fonction des flux de public, travail soigné sur la signalétique et les ambiances, présentation des livres de face, utilisation méthodique des tables de valorisation ou de « power walls » (c’est à dire de grands murs de présentation). À Almere, certains ouvrages sont même rangés à la verticale pour rappeler les piles des libraires !

La bibliothèque d’Almere, avec ses grandes zones thématiques et ses étalages de livres. Les images viennent de et .

Un coin lecture et le rayon cuisine de la bibliothèque de Richmond. Les images viennent de et là.

Alors… faut-il abandonner la CDD ?

Il est particulièrement amusant de constater qu’une question finalement très technique – le classement des livres – peut susciter des réactions extrêmes. Dans une tribune, Bob Hassett considère que l’abandon de la Dewey est une décision « imprudente et irresponsable » qui « revient à abandonner le cœur de notre mission. » Rien de moins ! Dans le Library journal, un contributeur anonyme décroche un point Godwin en commençant par citer Hitler. Dans les commentaires de cet article de synthèse, une autre personne ayant un avis contraire mais tout aussi tranché invite « les dinosaures de la dewey » à « prendre leur retraite, et s’ils veulent rester à s’adapter à leur époque » ! Aux États-Unis, on ne plaisante décidément pas avec la CDD. Dans la bibliothèque de Nyack, qui a modestement adopté un classement départementalisé, un auteur local a même pris la tête d’une fronde pour rétablir la classification décimale dans sa pureté originelle ! Je vous laisse parcourir les billets de blogs et les articles consacrés à la question est savourer les noms d’oiseaux lancés par un camp ou un autre (pour une version française du débat, voir ici).

Si on essaie d’aller au delà des polémiques et de juger, comme il se doit, un outil par son utilité, que peut-on conclure des expériences réalisées ? Les bibliothèques qui ont quitté la CDD et qui on réalisé des évaluations ont toutes constaté des résultats positifs : +21% d’emprunts à Almere (source), +250% d’emprunt pour les documentaires à la bibliothèque du district de Portneuf dans l’Idaho (source), une augmentation plus modeste de 4% à San Mateo (source). À Maricopa, 95% des usagers se déclarent satisfaits du nouveau classement (source). À Markham, 78% des usagers déclaraient trouver sans peine des documentaires, ils sont maintenant 96%. Les livres sont trouvés 3 à 4 fois plus rapidement et ils sont rangés 5 fois plus vite (source).  Ces résultats globalement satisfaisants ne sont pas forcément évidents à interpréter étant donné que l’abandon de la CDD s’accompagne toujours d’autres changements (nouveau lieu, nouveau mobilier, nouvelle signalétique). À ma connaissance, une seule bibliothèque, celle de De Witt dans l’État de New-York, est repassée à la CDD après un bref détour par BISAC mais les bibliothécaires restent évasifs à ce sujet (« cela ne satisfaisait pas les bibliothécaires et les usagers »).

Ce qui est certain, c’est qu’un classement de type BISAC ne peut pas convenir à tout le monde : les bibliothèques spécialisées, les bibliothèques universitaires, les bibliothèques d’étude ont évidemment tout intérêt à utiliser un classement encyclopédique comme la CDD, la LC, un classement maison ou un classement spécifique propre à leur discipline. Le nombre limité de classes disponible est également problématique dans un grand établissement disposant de collections importantes.

Bref, les bibliothèques les plus adaptées ont exactement le profil de celles qui ont sauté le pas aux États-Unis : ce sont des bibliothèques de lecture publique de proximité, de petites ou moyenne dimension, disposant de moins de 50.000 documents en libre accès, avec des espaces relativement faciles à reconfigurer, et des politiques très volontaristes de valorisation des collections. Si vous-mêmes, vous vous reconnaissez dans ce portrait robot, le « modèle librairie » est peut-être une piste à explorer pour améliorer l’expérience de vos usagers…

Post-scriptum : le cas des bibliothèques scolaires et des sections jeunesse

Je n’ai pas évoqué les bibliothèques scolaires et les sections jeunesse dans ce billet mais je voudrais en dire un mot brièvement. En effet, une recherche Google sur le terme « bookstore model » vous apportera d’abord des résultats provenant de ce milieu professionnel, très interpellé par cette approche.

Cela s’explique assez facilement : on reproche parfois aux classements thématiques de faire preuve de paternalisme et d’être une version trop allégée de la CDD. Mais pour un établissement ou une section qui a une vocation éducative et qui s’adresse à des usagers jeunes ou même très jeunes, cela fait tout à fait sens. Il existe des classements pensés spécifiquement pour les jeunes lecteurs (comme Metis, conçu ex nihilo par 4 new-yorkais) et les bibliothécaires scolaires ou jeunesse font preuve de beaucoup de créativité pour adapter le bookstore model… Pour en savoir plus, je vous recommande la lecture du numéro de novembre 2013 de la revue de l’Association Américaine des bibliothécaires scolaires, entièrement consacré aux alternatives à la Dewey.

10 réflexions au sujet de « Le « bookstore model » : le retour de la vengeance des classements par centre d’intérêt »

  1. Merci pour ce billet très intéressant.
    Une petite précision : THEMA n’est pas exactement la version française de BIC. Il s’agit d’une classification internationale qui, il est vrai, s’est basée sur BIC mais l’a enrichie et adaptée grâce aux contributions de nombreux groupes de différents pays. Le groupe THEMA France s’est basé sur les travaux de la CLIL, qui est la classification française pour la chaîne commerciale du livre, pour enrichir THEMA. À propos de THEMA voir ici : http://www.editeur.org/151/Thema/

  2. Dewey est une classification americano-centrée, avec une conception du monde pensée à la fin du XIXe siècle. On pourrait s’interroger aussi sur le centre et le sens de ces autres classifications : quelle vision et donc quelle présentation du monde et de la culture offrent-elles ? Sont-elles conçues ou non pour brosser le monde de l’édition et plus largement les industries culturelles dans le sens du poil, en favorisant le consensuel, les sujets dans l’air du temps, et en évacuant la marge, la complexité, ou la singularité ? Ce serait intéressant de relire Penser/classer pour savoir comment Georges Perec envisageait ces questions ? Ou d’autres littératures sur le sujet…

  3. Evidemment, chaque classification est porteuse d’une charge idéologique. Je dirais que l’avantage d’une classification qui n’est pas basée sur des chiffres (comme la CDD) ou des lettres (comme la LCC) c’est qu’elle est très facile à réviser et customiser (et donc, dans une certaine mesure, la vision du monde dont elle est porteuse aussi). Là, je parle en bibliothécaire qui se sent libre de modifier l’outil. François Bon – qui n’est pas dans ce cas et qui, en tant qu’auteur/éditeur, doit utiliser BISAC comme un standard – ne serait sans doute pas d’accord. Il avait signé en 2011 un billet où il se plaignait des catégories pour la fiction, et notamment du fait qu’il y en ait moins pour la poésie que pour la cuisine : http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2584

  4. Un éditeur français utilise plutôt la classification CLIL que BISAC.
    Il utilise BISAC, ou utilise des outils qui « traduisent » CLIL en BISAC, seulement s’il s’adresse à des opérateurs qui l’exigent, c’est le cas pour le livre numérique avec les opérateurs internationaux, qui devraient en toute logique adopter plutôt THEMA, que BISAC qui est très américano-centrée.
    La CLIL évolue en permanence, elle a fait l’objet d’une nouvelle version il y a deux ans, avec notamment l’apparition de nouvelles entrées dans le domaine de la jeunesse et des mangas. A consulter ici : http://clil.centprod.com/listeActive.html

  5. Bonjour,
    Pour reprendre notre discussion entamée sur Twitter, je comprend tout à fait l’argument concernant l’attractivité et la lisibilité des espaces et de la signalétique.
    Ce que je comprends moins, c’est le « problème Dewey ». Bien sûr que cette classification est datée.. Mais peut-être qu’au lieu de la ré-éditer chaque année ou presque avec les mêmes rubriques, on pourrait la faire évoluer !
    De fait, nous sommes, en tout cas en BU, très nombreux à avoir procédé à des ajustements, ou des approfondissements dans la cotation en Dewey.
    Mais le premier mérite de ce système est qu’il est commun. Si chacun se lance dans des regroupements catégoriels locaux, avec le système de cote local qui en découlera, où est la « lisibilité » visiblement tant réclamée ?
    D’autre part – et nous ne nous en privons pas non plus- il est tout à fait possible de coter ses documents en suivant très précisément la linéarité de la Dewey ; et de procéder à des regroupements de cotes qui eux en sortent. Par exemple, créer un coin Religions avec les cotes en 200, mais aussi en 30X et en 90X.
    L’idée de faire « comme à la librairie » est peut-être bonne en théorie, mais alors pour de petits corpus documentaires. Quand vous achetez et mettez en rayonnage 10 000 nouveaux ouvrages par an, cela devient un peu plus compliqué en termes de gestion des flux et de rangement sur le moyen et le long-terme.
    Enfin, concernant l’idée de proposer des étagères moins denses, et des présentoirs, voire des tables avec des piles de livres pour donner envie aux gens,… oui, bien sûr :) Cela étant dit (et encore une fois dans le cas des BU), et au risque de paraître très élitiste, si les rayonnages de documents académiques vous rebutent, vos études universitaires démarrent assez mal..

    Bref, rien contre le fait de s’inspirer de certaines techniques de merchandising. Mais, en tout cas en BU, un risque quand même : comme nous n’avons rien à vendre, et que nous ne voulons pas faire de profits, la performance de ces techniques ne saura être mesurée à l’aune de la rentabilité d’une librairie spécialisée. Où, de l’art de se tirer une balle dans le pied face à la vision « gestionnaire » de certaines institutions.
    Merci,

  6. Bonjour Anna,

    Merci d’avoir pris le temps de formuler ces questions. Cependant, je pense vraiment que toutes les réponses sont dans l’article….

    « Si chacun se lance dans des regroupements catégoriels locaux, avec le système de cote local qui en découlera, où est la « lisibilité » visiblement tant réclamée ? » –> Comme je l’écris, c’est tout l’intérêt d’utiliser des systèmes standardisés comme BISAC et clic en les adaptant… Il faut aussi comprendre que les usagers circulent rarement d’un réseau de bibliothèque à un autre. Si un système de classement est (vaguement) déroutant pour un bibliothécaire professionnel mais super pratique aux yeux des usagers, ça reste un bon système.

    « il est tout à fait possible de coter ses documents en suivant très précisément la linéarité de la Dewey ; et de procéder à des regroupements de cotes qui eux en sortent. Par exemple, créer un coin Religions avec les cotes en 200, mais aussi en 30X et en 90X » –> Heu oui, je parle en effet de la départementalisation dans l’article…. L’exemple de la religion n’est vraiment pas le bon puisque c’est déjà une classe de la dewey. Je souhaite personnellement sortir de la dewey toute la vie quotidienne, le développement personnel, les loisirs, les loisirs créatifs, le tourisme, les romans, les bd, les albums…. Ce faisant, il ne reste plus qu’un tout petit bout de Dewey qui correspond aux disciplines universitaires; Cela doit représenter moins de 10 ou 15% de mon fonds à tout casser. Quand la règle devient l’exception, il faut changer de règle.

    Quant à l’inconvénient principale de la Dewey, au delà du caractère daté de la classification et des rapprochements improbables, c’est de se baser sur un code décimal dont peu d’usagers ont la clé et qui est linéaire car il se base sur des chiffres. Je veux parler en français à mon public et je souhaite être libre de positionner mes rayons où je veux sans être contraint par une suite numérique.

    « L’idée de faire « comme à la librairie » est peut-être bonne en théorie, mais alors pour de petits corpus documentaires » –> Les évaluations que je cite ne sont pas théoriques. J’écris également dans l’article que c’est adapté selon moi pour les collections de moins de 50.000 documents. Ce type de démarche nécessite une double ascèse : sortir de son rôle de bibliothécaire pour adopter le point de vue de l’usager mais il faut aussi être capable de comprendre que la majorité des bibliothèques publiques ne sont pas de gigantesques BU, comme celle où tu travailles probablement. Tu trouveras un travail pertinent réalisé dans la même optique que la mienne mais dans un établissement de ce type dans cet article : http://quod.lib.umich.edu/w/weave/12535642.0001.501?view=text;rgn=main

    si les rayonnages de documents académiques vous rebutent, vos études universitaires démarrent assez mal.. –> Ce n’est pas possible de parler comme ça quand on travaille dans une BU. Les recherches sur la question (exemple : J. Hahn, L. Zitron, How first-year students navigate the stacks: Implications for improving wayfinding. Reference & User Services Quarterly, 2011, no 51) arrivent à la conclusion que les modes de classement en bibliothèque perturbent les étudiants de premier cycle qui ne les comprennent pas. Ta mission est d’accompagner la réussite des étudiants, tu ne peux pas te permettre de balayer cela d’un revers de la main et de dire « tant pis pour vous, vous êtes trop bêtes. »

    « comme nous n’avons rien à vendre, et que nous ne voulons pas faire de profits, la performance de ces techniques ne saura être mesurée à l’aune de la rentabilité d’une librairie spécialisée » –> Totalement hors sujet

  7. Bonjour, je travaille sur un projet de nouvelle bibliothéque modeste (500 m² et 22000 documents) et nous classons les documentaires selon les centres d’intérêt en nous inspirant de la classification de Louise Michel à Paris. C’est un projet passionnant qui ne gène pas les usagers mais se heurte plus aux pratiques des bibliothécaires. Le classement se veut adapté aux usages du public, il est simple et pourra évoluer. EX : on a une catégorie « ANIMAL » sans sur-côte, partant du principe que sur le livre tout le monde saura lire « CHAT » ou « ELEPHANT »

  8. Libraire pendant plus de 20 ans, je vais être responsable d’une petite médiathèque de 13000 documents en cours de réalisation et cette approche m’intéresse au plus haut point. Je la trouve très pertinente du point de vue de « l’usager » et suis ravie de voir que de plus en plus de bibliothécaires remettent en question ces pratiques. J’ai personnellement du mal avec la complexité et le caractère hyper pointu du classement en bibliothèque, qui me déroute je dois l’avouer. Ces chiffres ne parlent qu’aux professionnels en réalité et n’ont pas lieu d’être dans certaines petites bibliothèques, je crois qu’au contraire ils sont rebutants et empêchent une recherche facile et personnelle. J’envisage d’organiser ma bibliothèque comme une petite librairie, par pôles, bien identifiés. Je serais ravie d’en savoir plus si vous souhaitez communiquer sur votre expérience. Amicalement.

  9. Bonjour Sandrine. Merci pour ce commentaire ! Pour 13.000 documents (et j’imagine, moins de 6000 documentaires), ce type de classement est vraiment adapté. Nous sommes en train de travailler sur notre plan de classement à Bayeux (une combinaison clil+Bisac+catégories « maison » pour les adultes et une version adaptée de Metis pour la jeunesse). Nous le publierons dès qu’il sera finalisé. N’hésitez pas à me tenir au courant de l’avancée de votre propre projet.

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