Concours de conservateur : un retour d’expérience

concoursLorsque j’ai passé le concours de conservateur, il existait un forum qui s’appelait Biblionline. J’y avais glané de bons conseils. J’ai l’impression que les informations sont plus éclatées à présent (ou alors je ne connais pas les bons forums). Quoi qu’il en soit, je me suis dit qu’il pourrait être intéressant d’entendre un candidat parler de son expérience. J’ai donc posé quelques questions à Soledad qui vient de réussir le concours de conservateur. Pour être précis, il s’agit du concours interne de conservateur des bibliothèques d’État mais les remarques qui suivent pourront être utiles à tous les candidats aux concours de catégorie A.

Soledad2Est-ce que tu peux te présenter brièvement pour commencer ?

Je m’appelle Soledad. J’ai fait des études de lettres et j’ai un DEA de littérature comparée (l’équivalent d’un master). Je travaille en bibliothèque depuis 10 ans. Actuellement, je suis employée par l’université de Saint-Étienne où je suis ingénieur d’étude. C’est un corps qu’on retrouve dans les établissements d’enseignement supérieur et qui se divise en différentes branches d’activité, dont les métiers de la documentation. En général, ces postes sont attribués à des bibliothèques associées, des bibliothèques d’UFR, des bibliothèques de labo…

Avant de parler du concours que tu as réussi, y a-t-il d’autres concours que tu as tentés en 2015 ?

Oui, je me suis également inscrite au concours de bibliothécaire externe (surtout pour m’entraîner parce que les épreuves sont identiques) et au concours de conservateur territorial externe. J’ai été admissible aux deux mais je n’ai pas été admise au premier et je ne me suis pas présentée à l’oral du second étant donné que j’étais admise en État.

Pourquoi ne pas avoir passé ces concours plus tôt ?

Je n’avais pas la nationalité française et il faut être français ou européen pour se présenter aux concours des bibliothèques. Ce n’est pas le cas des concours I.T.R.F. en catégorie A (comme ingénieur d’études) car ils sont assimilés aux emplois de la recherche, pour lesquels n’y a pas de condition de nationalité.

Pour te préparer, as-tu travaillé seule ou en suivant une formation ?

J’ai commencé seule, ensuite j’ai obtenu une formation « à la carte » chez Médiat (le centre de formation aux métiers des bibliothèques de la région Rhône-Alpes). La formation normale dure deux jours par semaine. J’ai fait une demande de temps partiel à 80% pour pouvoir me libérer une journée par semaine le lundi. Le marché était de faire tous les devoirs (soit une quinzaine de devoirs dans l’année) et de suivre les cours de méthodologie et de préparation à l’oral. En revanche, je n’ai pas suivi les cours de culture générale et de culture professionnelle.

Maintenant, parlons des écrits : sur quels sujets es-tu tombée ?

Pour la note de synthèse, j’ai eu un sujet classique sur le numérique et la vie privée. Le sujet de la composition était très science po : « Notre société a-t-elle besoin de héros ? » J’ai parlé des grands hommes dans l’histoire en exploitant la tension entre la figure du héros et l’idéal des sociétés démocratiques qui tend plutôt vers l’égalité. Je me suis appuyée sur quelques lectures faites dans l’année mais surtout sur des connaissances personnelles ou remontant à ma classe prépa.

Comment ça s’est passé le jour de l’épreuve ? Il y avait du monde ?

Non, il y avait très peu de monde ! Dans mon académie, on aurait dû être une quarantaine en interne mais il y avait juste une quinzaine de personnes présentes. Après avoir rendu ma copie, j’étais très incertaine. Je n’ai pas eu le temps de me relire en entier et ça fait partie des choses que j’ai regrettées. J’avais fait quelque chose de très personnel et je ne savais pas comment ça allait être pris. Au final, j’ai eu une très bonne note.

Le programme est tellement large, comment as-tu organisé tes révisions ?

Ce qui était bien avec la préparation de Médiat c’est que chaque dissertation portait sur un thème défini à l’avance (les médias, la culture, l’histoire…), ce qui m’a aidé à bien baliser le programme. Parallèlement, j’ai lu une bonne partie de la bibliographie du concours, ce qui représente peut-être une vingtaine de livres, sans compter de nombreuses lectures personnelles : beaucoup de petites synthèses éditées par La Découverte dans la collection Repères (qui est accessible dans le bouquet CAIRN), des ouvrages sur l’économie de la culture (Françoise Benhamou), la sociologie de la culture (Michel de Certeau), l’histoire (François Hartog), l’histoire du livre (Henri-Jean Martin), etc.

Est-ce que tu as lu des ouvrages de préparation au concours ? Est-ce que tu en recommandes un en particulier ?

Oui, il y a un très bon Manuel de culture générale chez Armand Colin qui m’a surtout servi pour l’oral. Dans les épreuves de culture générale, il faut essayer de sortir de son champ de spécialité. Dans ce livre, j’ai trouvé un panorama chronologique où j’ai pris des éléments auxquels je n’aurais pas pensé toute seule, surtout dans les domaines que je connais moins bien. Une autre chose qui est très bien ce sont les fiches concours de la documentation française et leur ouvrage Culture générale – thèmes de société.

En dehors de ton programme de lectures, est-ce que tu avais une méthode de travail particulière ?

Je prenais des notes. Au début, pour bosser la culture générale, j’avais un répertoire où je notais des notions. Mais vers le mois de mars, après les premiers cours de méthodologie de l’oral, je me suis rendue compte que ce n’était pas comme cela qu’il fallait procéder : un répertoire c’est pratique pour retrouver une idée mais ça éclate tout dans l’ordre alphabétique alors que l’oral de culture générale consiste à faire de grands balayages. A partir de ce moment là, j’ai commencé à faire des tableaux de notions, d’auteurs clés, d’événements importants, de mouvements artistiques…. Comme c’est un grand classique des oraux et que j’avais du mal à m’en rappeler, j’ai également fait un tableau pour les institutions, l’organisation administrative de la France, etc.

tableau

Les fameux tableaux…

Le jury observe dans son rapport que les candidats sont « peu au fait de l’actualité » et « semblent avoir une pratique de l’information plutôt lacunaire. » Est-ce que tu as fait une veille particulière sur l’actualité ?

Oui, en effet, il est important de citer l’actualité à l’écrit aussi bien qu’à l’oral. Je me suis donc construit une page de veille avec Feedly en regroupant tous les thèmes du concours : institutions, sciences, culture, livre, technologies… Je stockais les articles intéressants dans Diigo et je les indexais avec des mots-clés pour pouvoir les retrouver facilement. Pour rendre à César ce qui appartient à César, je me suis inspirée d’un petit topo fait par Cécile Arènes où elle parle de ses outils de veille. Du mois d’octobre jusqu’au dernier moment au mois de juin, j’ai consulté ma veille presque tous les jours.

Passons aux épreuves orales. Comment t’es-tu préparée et comment se sont-elles déroulées ?

J’ai commencé par assister aux oraux l’année précédente pour voir comment ça se passait étant donné qu’on a le droit de le faire avec l’accord des candidats. J’étais déjà un peu familière avec l’entretien professionnel puisqu’il y en a un au concours d’ingénieur d’étude. L’épreuve est composée de mises en situations et de questions. On m’a interrogée sur les droits et obligations des fonctionnaires. On m’a aussi posé des questions de management, par exemple : « dans une BU, vous devez recruter des moniteurs étudiants pour ouvrir plus, comment répondez-vous à un représentant du personnel qui vous interpelle en pointant un risque de déprofessionnalisation du métier ? » A l’oral de culture gé, j’ai eu un texte sur le financement du cinéma. C’est un sujet que je ne connaissais pas très bien au-delà de quelques lieux communs. Il s’agissait d’une interview de Vincent Maraval. Je ne savais pas qui c’était à l’époque mais ça ne m’a pas pénalisée. Dans la foulée de ce texte, on m’a interrogée sur Henri-Georges Clouzot, sur l’impact du numérique sur le cinéma, sur le festival de Cannes (« est-il bling-bling ? »). Ensuite, j’ai eu des questions sur les éditions de Minuit, l’éditeur de Baudelaire, Nadar. J’ai dû citer un photographe contemporain que j’aimais et expliquer pourquoi. On m’a demandé des exemples de censure au XIXe siècle et s’il y avait des cas de censure aujourd’hui en France. Il y a eu quelques questions historiques également : y a-t-il eu des guerres en Europe depuis 1945 ? Comment s’est achevée la guerre de Bosnie ? C’est un ping-pong : on passe très vite d’un sujet à l’autre. J’ai l’impression que le jury cherche à voir comment tu réagis quand tu ne sais pas quelque chose. Il essaie un peu de te pousser dans tes retranchements en te faisant reformuler ou préciser tes propos.

Quels conseils pourrais-tu donner à des candidats ?

Je conseillerais d’être assidu, discipliné et méthodique. Il faut se préparer en étant le plus systématique possible, réduire les marges de hasard et travailler à combler ses lacunes, d’où l’intérêt des manuels de culture générale.

Pour finir, une question vicieuse : est-ce que tu as l’impression que ce type de concours permet de recruter les « bonnes » personnes ?

Difficile de répondre puisqu’ils m’ont recrutée ! L’épreuve professionnelle a été mise en place pour filtrer les candidats qui n’auraient vraiment aucune connaissance du métier. Mais dans le concours de conservateur, l’élément discriminant c’est vraiment la culture générale puisqu’elle a le coefficient le plus fort : 5, ça écrase tout. A l’inverse, dans le concours de bibliothécaire, l’épreuve importante c’est la motivation professionnelle, dont le coefficient est plus fort que la culture générale. Si je prends mon cas personnel, l’oral de culture gé n’est jamais vraiment sorti du terrain littéraire et un peu historique (contrairement à l’oral de bibliothécaire qui était très équilibré), ça a joué en ma faveur. En même temps, c’est un peu contradictoire avec les orientations affichées puisque le jury se plaint toujours du manque de profils scientifiques par exemple. Vu les épreuves, ce n’est pas très étonnant. 

Est-ce que tu as déjà une idée des stages que tu aimerais faire à l’Enssib ou du type de poste que tu aimerais occuper quand tu auras ton diplôme ?

J’aimerais partir en stage à l’étranger mais je ne sais pas où ! C’est difficile à dire maintenant parce que je changerai peut-être d’orientation à l’école. J’ai quelques connaissances en informatique documentaire mais je ne sais pas si je souhaite poursuivre dans cette voie là un peu spécialisée, même si je sais qu’il y a des besoins dans ce domaine….

Merci beaucoup pour tes réponses !

6 réflexions au sujet de « Concours de conservateur : un retour d’expérience »

  1. Le système des concours français ne cesse de me questionner et de m’étonner. Dans le mauvais sens. Rien que pour ça, je suis contente d’être belge et de pouvoir plutôt passer des « examens » de recrutements normaux avec uniquement des questions en rapport direct avec le boulot et/ou des entretiens d’embauche typiques. Ce système de concours me paraît tellement injuste, favorisant ceux qui ont temps et/ou argent pour s’y préparer ou ceux qui ont une verve suffisante pour baratiner assez, laissant peut-être de côté les personnes efficaces, travailleuses et consciencieuses mais moins rodées aux concours… Mais bon, ton billet n’a pas pour but de critiquer la chose (mais je n’ai pas pu m’en empêcher, c’est vraiment quelque chose que je ne comprends pas, ce système de recrutement).

  2. Pas de souci pour ton commentaire Cachou. C’est une réaction assez naturelle et c’est une question que se pose bien sûr la profession en France, je te rassure.

    Ce type de concours s’inscrit plus largement dans le mode de sélection qui est mis en place très tôt dans notre système éducatif. Ce n’est pas un hasard si il y a un article Wikipédia sur l’élitisme en France et pas pour d’autres pays. Ce n’est pas le genre de chose facile à réformer. Le concours de conservateur des bibliothèques n’est que le petit bout de la lorgnette.

    Comme tu t’en doutes, ce type de système méritocratique basé sur la culture générale et l’éloquence devient particulièrement injuste dans les périodes malthusiennes où le nombre de candidats est très élevé et le nombre de postes ouverts très faibles (pour conservateur, le taux de réussite va de 2 à 4%, avec des centaines de candidats pour une petite dizaine de postes)

  3. Totalement d’accord avec Cachou. On voit bien dans ce billet le profil idéal du conservateur : classe prépa, prépa concours en ayant la possibilité financière de se dégager du temps pour la préparation. On retrouve bien ici la question de l’élitisme en France et de la méritocratie. Malheureusement, il n’y a que peu de chance de voir les choses évoluer pour les autres, car au-delà se pose la question de la reproduction sociale. En effet les concours sont organisés et créés par des conservateurs et des personnels issus de cette même « élite ». On a fait la même classe prépa, ensuite on se retrouve à l’ENSSIB ensemble et ensuite on permet à nos enfants et nos amis d’y accéder tout en défendant « l’égalité des concours ».
    Le malheur aujourd’hui c’est de voir des personnels extrêmement forts pour argumenter et disserter sur des sujets de culture générale, mais complètement incapables de manager un établissement et ses personnels, avec une vision professionnelle proche du néant. Bon allons-y avec des grosses généralités :-) mais beaucoup d’enseignants se laissent tenter par la possibilité de passer un concours pour rester bien au chaud dans une bibliothèque loin de ces maudits élèves :-) Bon ok des efforts sont paraît-il faits pour recruter des managers plutôt que des enseignants en pré-retraite. Toutefois une vraie réforme des concours pour l’accès aux responsabilités semble nécessaire.
    Je ne parle pas ici de Soledad en particulier qui vient de la branche ITRF et qui a certainement une connaissance très aiguisée du métier mais qui remplit toutefois les critères actuels de recrutement.

  4. Merci pour ton commentaire. Je comprends tout à fait ton point de vue mais j’ai tout de même envie de le relativiser un peu (tu dis toi même que tu y vas un peu fort).

    Concernant la reproduction sociale, je viens d’un milieu populaire et je ne suis pas une exception. Je ne pense pas non plus que le jury recrute « ses enfants et ses amis ». C’est un peu plus subtil que ça. Pour les reconversions de profs c’est vrai qu’il y en a beaucoup, mais les moins motivés sont quand même arrêtés par l’oral pro. Enfin, concernant l’aptitude au management ou une vision professionnelle sophistiquée, je ne connais pas de moyens d’identifier facilement ce type de qualités qui ne courre pas les rues. Il ne faut pas oublier non plus qu’il y a un an et demi de formation après le concours (ce qui est énorme).

    Enfin, il faut mentionner le concours territorial : le jury est plus nombreux, les profils de ses membres plus variés et leurs questions un peu moins scolaires. C’est une pichenette mais ça permet de recruter des gens un peu différents…

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