Les collections atypiques : prêter autre chose que des produits culturels ?

Ça fait plusieurs dizaines d’années qu’on parle de « médiathèques » pour désigner les bibliothèques modernes. Pourtant, si vous essayez d’en imaginer une, il y a de fortes chances pour que vous pensiez d’abord à des rayonnages de livres. Ce primat du livre – et plus généralement des produits culturels – occulte peut-être une partie du potentiel des bibliothèques en tant qu’institutions citoyennes : et si la spécificité des bibliothèques ne résidait pas dans leur dimension culturelle mais plutôt dans le double principe de la collection et du prêt ? On pourrait imaginer de prêter bien autre chose que des livres, des cds ou des dvds… 

Si je me limitais à l’hexagone, mon billet serait presque entièrement théorique et il serait beaucoup plus bref. On pourrait citer l’exemple des artothèques et des ludothèques, c’est vrai. Mais les premières datent des années 60, on aurait pu imaginer autre chose depuis ! Il y a également le cas des instruments de musique, mais d’après une récente enquête, seules 6 bibliothèques françaises en prêtent (et ce chiffre est à prendre avec des pincettes car seules les bibliothèques de Cergy-Pontoise le mentionnent sur leur site ou leur catalogue). Les quelques grainothèques qui existent sont fort intéressantes, mais il s’agit de systèmes d’échanges installés par l’association Graine de troc : ce ne sont pas des collections en tant que telles, dotées d’un budget d’acquisition ou de moyens dédiés (parce que oui, ça existe, vous allez voir…). Quant au prêt de matériel de lecture (loupes ou lunettes, parfois même liseuses), il est relativement anecdotique.

Télescopes, banjos et graines de tournesol

En revanche, si on quitte la France pour regarder ce qui se fait ailleurs et en particulier chez l’Oncle Sam, on trouve de nombreux exemples de collections atypiques – « unusual collections » comme on les appelle à la bibliothèque d’Ann Arbor dans le Michigan. Si on essaie de faire une rapide typologie des différentes offres existantes, on peut distinguer les catégories suivantes : 1) les outils de bricolage, 2) les autres outils et instruments (de cuisine, de musique, scientifiques, etc.), 3) le matériel informatique, 4) les graines, 5) les autres offres plus marginales ou farfelues.

1. Les outils de bricolage

Les bibliothèques d’outils ont déjà une longue histoire aux Etats-Unis puisqu’elles existent depuis la fin des années 70. On peut généralement y emprunter de l’outillage à main (marteaux, pinces, scies…) et des outils électriques (perceuses, ponceuses, meuleuses…), rarement du matériel plus lourd. On en répertorie une cinquantaine actuellement (voir cette carte) et la ville de Portland en possède 6 à elle seule ! C’est un filon bien connu des bricoleurs du dimanche (comme on peut le constater dans ce billet de blog intitulé « Comment construire gratuitement un jardin à Berkeley. »)

Les « tool lending libraries » ne sont pas toujours rattachées à une bibliothèque publique mais c’est une association qui se fait assez naturellement et assez fréquemment. À Vashon, dans l’Etat de Washington où une bibliothèque d’outils a ouvert en 2014, les responsables font part de leurs difficultés dans des domaines qui appartiennent au cœur de métier des bibliothèques, comme la gestion du fonds ou le catalogage. À la bibliothèque publique d’Oakland, une petite collection a d’abord été improvisée dans l’urgence en 1991 suite à un incendie qui a ravagé près de 3000 foyers. Grâce au coup de pouce apporté par une aide gouvernementale, l’offre a trouvé très naturellement sa place dans la bibliothèque et plus de 5000 outils sont disponibles aujourd’hui.

La plupart des bibliothèques permettent d’emprunter gratuitement des outils (au même titre que les livres, les cds ou les dvds) ou pour un prix allant de 1$ à 20$ par jour. Eli Neiburger (directeur adjoint d’Ann Arbor) constate qu’il est rare que les gens cassent ou volent quelque chose. Il n’y a finalement pas de raisons de faire moins confiance à un usager quand on lui prête une perceuse plutôt qu’une pléiade.

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La bibliothèque de Berkeley a été la première à prêter des outils en 1979 (source)

2. Les autres outils et instruments

Certaines « bibliothèques d’objets » ne se s’adressent pas seulement aux bricoleurs et leur catalogue ressemble à un long inventaire à la Prévert. À la bien nommée « library of things » de Sacramento, on peut emprunter des machines à coudre et bientôt des tablettes Wacom et des projecteurs vidéo. À Grosse Pointe (Michigan), on trouve des aiguilles à tricoter au milieu des pistolets à colle et des couteaux X-acto. Dans l’Etat de New York, 12 bibliothèques participent au programme fédéral de prêt de cannes à pêche. Les deux kitchen share de Portland prêtent du matériel de cuisine : machines à pâtes, fontaines à chocolat, moules à cake, poêles à crêpes, râpes, etc.

À la bibliothèque Martha Canfield d’Arlington (Vermont), on peut emprunter des kits éducatifs scientifiques sur les insectes, la météo, la science. « L’objet le plus populaire est la caisse enregistreuse avec de l’argent factice. » À la bibliothèque d’Ann Arbor, qui propose l’un des fonds les plus éclectiques, on peut trouver 30 télescopes. C’est le premier objet à avoir intégré les collections et le succès a été immédiat (la liste d’attente a vite atteint 100 personnes). D’autres équipements scientifiques devraient bientôt rejoindre le fonds, comme des oscilloscopes, des microscopes et même des mannequins anatomiques ! On peut également emprunter du matériel artistique et du matériel musical : synthétiseurs MOOG, pédales de distorsion, amplis… Les instruments de musique (en particulier les cordes) sont une offre populaire que l’on retrouve dans de nombreuses bibliothèques : Sacramento, Northampton, Licking County, Lopez island, etc.

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A la bibliothèque Ela Area dans l’Illinois, une table de valorisation où l’on trouve des dvds, des livres… et un télescope. Source : le blog de la bibliothécaire Leah L. White. Dans le billet de blog consacré à cette nouvelle offre, elle énumère les questions qu’il a fallu se poser avant de proposer ce type d’objets : Faut-il les cataloguer ? Prévenir les usagers des dangers associés à l’observation du soleil ? Prévoir des sacs spéciaux ? etc.

3. Le matériel informatique, électronique et audiovisuel

Le prêt de matériel informatique semble être le point fort des bibliothèques universitaires, ce qui s’explique logiquement par les besoins particuliers des étudiants dans ce domaine. La bibliothèque Robert Crown à Stanford dispose d’un catalogue impressionnant de « gadgets » : ordinateurs portables, Ipads, casques audio, clés USB, câbles d’alimentation (sans oublier des jumelles, des parapluies ou des lampes de vélo bien sûr). Les étudiants de l’Université de Memphis (Tennessee) peuvent quant à eux emprunter des caméras Gopro et des trépieds (l’université organise un festival annuel de films). Quittons les universités : à Skokie (Illinois), le media lab de la bibliothèque permet d’emprunter du matériel de production audiovisuel : cameras, enregistreurs audio et même un fond vert pour faire des incrustations. « Au cas où vous auriez raté vos photos de vacances à Paris, tout n’est pas fichu » explique Mick Jacobsen, le responsable du lab ! Peut-être plus utile socialement : les bibliothèques de Chicago, de New-York et quelques autres proposent d’emprunter des spots internet mobiles qui tiennent dans une poche et qui permettent à des usagers n’ayant pas de connexion chez eux « d’emprunter Internet. » (j’adore ce concept !) Il y a un dernier appareil qu’on retrouve dans des dizaines et des dizaines de bibliothèques : les consomètres de la marque Kill-A-Watt. Ces petits instruments de mesure permettent aux particuliers de connaitre leur consommation d’électricité (un exemple ici à Portsmouth dans le New Hampshire). Leur prêt est souvent subventionné par des programmes fédéraux ou municipaux d’économie d’énergie.

4. Les graines

Les grainothèques (« seeds lending libraries » en anglais) ont été imaginées dans les années 90 par les militants écologistes californiens. Depuis 5 ou 6 ans, on en trouve de plus en plus dans les bibliothèques publiques : il y en aurait environ une cinquantaine aux Etats-Unis. Le site seedslibraries qui fédère des initiatives bien au-delà du champ des bibliothèques répertorie carrément 460 grainothèques dans 46 Etats et 15 pays ! Dans les bibliothèques, la grainothèque de Richmond (Californie) créée en 2010 est généralement considérée comme le projet pilote et le cœur du mouvement. Sa cofondatrice, l’enseignante Rebecca Newburn, estime qu’il y a actuellement près de 90 services comparables qui sont en train d’être mis en place par des bibliothécaires américains.

À quoi ressemble une grainothèque ? À la bibliothèque du Comté de Pima (Arizona), qui propose ce service depuis 2012, 7000 paquets de graines et 433 variétés de plantes sont disponibles. Le terme de « prêt » est sans doute impropre (les graines « empruntées » ne sont bien sûr pas restituées puisqu’elles sont plantées) mais il reste pertinent au sens figuré puisque la production de semences paysannes (= les nouvelles graines recueillies dans la récolte) et leur don à la bibliothèque par les usagers fait partie intégrante du processus. La bibliothèque de Somers (Etat de New-York) signale qu’elle récupère habituellement de cette façon 2 à 3 fois la quantité initiale de graines « empruntées » et parfois plus. Comme tous les usagers ne savent pas forcément comment récolter des semences, il a fallu mettre en place des séances de formation avec un professionnel. Sur le site de Richmond, on trouve même des liens vers des manuels à télécharger et des vidéos.

Valerie Herman (qui a créé la grainothèque de Pima) évoque certaines questions qu’elle a dû se poser : quelles variétés proposer par exemple ou combien de graines autoriser les gens à prendre ? Elle explique également qu’il a fallu créer des procédures et des formulaires et sécuriser des fonds suffisants pour renouveler et diversifier le catalogue. Il s’agit donc d’un vrai travail… Et d’un vrai service bien sûr.

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Rebecca Newburn, co-fondatrice et coordinatrice de la grainothèque de Richmond (source)

5… Et le reste

Pour finir, on peut citer quelques exemples atypiques qui méritent surtout d’être mentionnés à titre de curiosité : La stuffbrary (« machin-thèque ») de Mesa (Arizona) prête, entre autres, des kits complets pour jouer au parc. La bibliothèque Fletcher Free de Burlington (Vermont) prête des drapeaux de tous les pays. La Baldwin Memorial Library de Weels River (Vermont) a une paire de béquilles  (mais « personne ne les a jamais empruntées » !) La bibliothèque du comté de Bolivar (Mississippi) prête des costumes de père Noël (« réservez-les dès septembre ! » ) La bibliothèque de droit Lillian Goldman à Yale permet d’emprunter pour des sessions de 30 minutes General Montgomery, un chien-thérapeute certifié aux pouvoir apaisants (la bibliothèque prête aussi des vélos, des ballons de foot, des Ipads et des lampes de luminothérapie mais au point où on en est vous trouvez sans doute ça terriblement banal). Je serais bien tenté de citer aussi les multiples bibliothèques qui « prêtent » des « livres vivants » (le principe consiste à prendre rendez-vous avec une personne qui vous raconte sa vie pendant une demi-heure) mais comme il s’agit d’un format événementiel et pas de collections permanentes, on est hors-sujet (le chien de Yale est à demeure, lui).

« Quel est le rapport entre une canne à pêche et la mission des bibliothèques ? »

L’espèce de catalogue qui précède risque de donner l’impression que les quincailleries sont en train de remplacer les bibliothèques aux Etats-Unis. Rien n’est plus faux : les bibliothécaires qui prêtent des objets atypiques estiment qu’ils continuent à faire leur travail. Leur démarche s’enracine dans un discours argumenté et une culture professionnelle solide, même si elle est éloignée de la vision dominante en France.

Certains services de prêt obéissent à des visées très spécifiques (développer les aptitudes manuelles chez les jeunes, augmenter les capacités des usagers à produire leur propre alimentation…) mais on trouve aussi des orientations générales récurrentes. En analysant les divers articles en ligne consacrés au sujet, on retrouve souvent quatre grands motifs qui président à la constitution de collections atypiques : 1) Prolonger les missions traditionnelles de la bibliothèque, 2) « Rematérialiser » l’offre de la bibliothèque à l’heure du numérique, 3) Répondre aux goûts et aux besoins du public, au-delà du cercle des lecteurs, 4) Promouvoir l’économie circulaire et le développement durable.

1. Prolonger les missions traditionnelles de la bibliothèque

« Quel est le rapport entre une canne à pêche et la mission des bibliothèques ? » demande la journaliste Elisabeth Blair. Si il y a bien un ou deux professionnels pour parler de « changement de paradigme » (Mick Jacobsen, Skokie) ou de « bibliothèque post-livres » (Nick Raymond, Oakland), la majorité des bibliothécaires adopte plutôt une stratégie opposée en soulignant que les collections atypiques s’inscrivent dans leur mission traditionnelle.

Pour Maureen Sullivan (American Library Association), les grainothèques sont ainsi « un moyen puissant d’aider les gens qui sont engagés dans une démarche d’autoformation et d’autoapprentissage. » En effet : on n’apprend pas seulement dans les livres ! Dans l’article qu’il consacre aux « bibliothèques d’objets » sur le site de la Public Library Association, Matthew Gunby insiste quant à lui sur le fait que ces offres nouvelles doivent se rattacher aux objectifs stratégiques d’un établissement (qui doivent donc être formulés de façon adéquate). Il cite l’exemple de Sacramento, où la Library of things fournit, au même titre que les autres services, « des idées, des informations et des ressources permettant au public de découvrir, d’apprendre et de grandir. »

Pour Eli Neiburger (Ann Arbor), le prêt d’objets est une mission nouvelle « uniquement si vous avez une vision étroite des bibliothèques… Elles ont toujours permis d’accéder à des ressources rares et difficiles à trouver. Mais ce n’est plus le cas des livres à présent, c’est la raison pour laquelle l’usage des bibliothèques évolue. » Sa collègue Celeste Choate renchérit : « il est dans la nature même des bibliothèques d’évoluer. Les livres de poches, la littérature de genre ou les livres pour enfants étaient considérés comme des nouveautés (ou même pire) quand les bibliothécaires les ont introduits pour la première fois. Avant, même proposer des romans était scandaleux. »

2. « Rematérialiser » l’offre de la bibliothèque

Si l’offre des bibliothèques a toujours connu des évolutions, il y a tout de même un élément du contexte actuel qui joue un rôle particulier dans l’apparition des collections atypiques : la montée du numérique et la dématérialisation des supports. Les collections imprimées mais aussi les documents multimédia perdent de plus en plus leur pertinence à l’heure d’internet et du piratage de masse. Prêter des objets physiques est un moyen de « rematérialiser » l’offre de la bibliothèque et de l’inscrire à nouveau dans un contexte de rareté. « Je peux vous dire une chose – affirme Céleste Choate – On ne peut pas télécharger un télescope. »

3. Répondre aux nouveaux besoins du public

À Sacramento, les premiers objets proposés ont été choisis suite à un vote des usagers sur le site (« Une personne a demandé une automobile mais c’était au dessus de notre budget » raconte Lori Easterwood). L’impératif de répondre aux besoins réels du public (ou de la « communauté ») est un élément important du discours professionnel qui justifie de prêter autre chose que des produits culturels. Les bibliothécaire américains semblent moins soucieux de définir leur métier en fonction d’une offre immuable que par rapport à un besoin et une demande susceptibles d’évoluer. Cette tournure d’esprit est beaucoup moins présente dans la culture professionnelle française, plus verticale, plus figée, plus paternaliste, plus méfiante quand il s’agit de répondre à la « demande » et où le concept anglo-saxon de « communauté » n’existe bien sûr pas.

Wendy Krause (directrice de la bibliothèque d’Honeoye) explique ainsi la présence de cannes à pêche dans ses collections parce que leur but « est d’informer et d’éclairer mais aussi de connecter les usagers au sein de la communauté. »  Dans un esprit voisin, Carolyn Anthony (directrice de la bibliothèque de Skokie) considère que les collections atypiques remplissent la mission fondamentale des bibliothèques : « partager des ressources ensemble au sein d’une communauté. » Dans l’article que j’ai déjà cité, Matthew Gunby estime que les livres ne sont qu’un moyen parmi d’autres pour servir le public : « Ce n’est pas l’outil employé qui définit la bibliothèque, mais plutôt la bibliothèque qui, avec l’aide de sa communauté, doit définir les outils qui pourront la servir le plus efficacement possible. » De façon toute pragmatique, Celeste Choate souligne que les bibliothèques sont obligées de s’adapter aux goûts et aux besoins du public « parce qu’elles sont financées par l’impôt. »

En quoi consistent ces besoins et ces goûts qui justifient la mise en place de nouveaux services de prêt ? Il peut s’agir de répondre à la demande des « petits entrepreneurs qui vivent avec un budget serré » (comme à Skokie) ou à celle des collégiens qui ont besoin de matériel pour leurs projets scientifiques (comme à Ann Arbor). Susan Polos, une bibliothécaire qui est également une habituée de la grainothèque de Somers, rattache ce type d’offre au mouvement des « makers », les personnes qui promeuvent l’émancipation à travers le DIY (le do-it-yourself :  activités manuelles, bricolage, programmation…). À Sacramento, Lori Easterwood se réclame explicitement de cette tendance : « Nous nous inscrivons dans le prolongement du mouvement plus large du DIY. »

4. Promouvoir l’économie circulaire

L’argument économique est le dernier élément que l’on retrouve fréquemment dans le discours des bibliothécaires. Eli Neiburger estime que, pour avoir un sens, les collections atypiques doivent remplir les trois critères suivants : 1) coûter assez cher pour ne pas faire l’objet d’un achat d’impulsion, 2) être utile pendant une courte période (7 jours par exemple) 3) ne pas correspondre à un besoin permanent. Un bon exemple ? le theremin que sa bibliothèque prête : « C’est un instrument très amusant à utiliser, mais les gens s’en lassent au bout d’une semaine. » Courtney Young (American Library Association) pense que la crise a ouvert un nouveau créneau aux bibliothèques en poussant de nombreux usagers à faire une croix « sur des achats onéreux comme une tondeuse ou plus frivoles comme un nouveau plat à tarte. » Michael Maclachlan (le responsable de la communication à Sacramento) se réclame plutôt d’une philosophie « anti-gaspillage » : « un outil qui ne vous servira qu’une seule fois, vous n’avez pas forcément besoin de le posséder. » Et les usagers semblent convaincus : Ralph Mandarino, un usager de Grosse Pointe qui vient emprunter des cisailles pour tailler un arbre estime que « ça n’aurait vraiment aucun sens de les acheter pour les garder au fond d’un tiroir. »

Les bibliothèques et l’économie du partage

Les bibliothèques ne sont pas les seules à se lancer dans le prêt d’objets : en Allemagne, en Angleterre ou au Canada plusieurs « boutiques de prêt » (d’outils ou d’autres choses) sont apparues ces dernières années. Il s’agit de petites entreprises ou d’associations dont le fonds est parfois constitué à partir de dons ou sur le principe de l’échange. En France, il existe une quinzaine de bricothèques (mais aucune dans une bibliothèque publiques, comme on l’a vu). Sans prendre place forcément dans des lieux physiques, plusieurs initiatives s’inscrivent dans la même tendance, comme La Cravate solidaire (une association qui prête des costumes pour passer des entretiens d’embauche) ou les multiples réseaux de partage d’objets ou de services (comme le site Steeple ou le système d’autocollants Pumpipumpe).

pumpipumpe

Les autocollants Pumpipumpe : un système original de prêt entre voisins. Il suffit de coller les autocollants représentant les objets que l’on veut prêter sur sa boîte aux lettres ou sur sa porte puis de s’inscrire sur le site pour être référencé sur la carte des participants.

Toutes ces démarches assez nouvelles relèvent de l’économie du partage ou de l’économie collaborative, une catégorie un peu fourre-tout qui regroupe pèle-mêle des projets solidaires et les nouveaux mastodontes qui mettent à mal des monopôles établis (comme Uber ou Airbnb…). Les bibliothèques font-elles partie de ces multiples acteurs menacés par la « désintermediation » ou l’ « ubérisation » ? À mon avis non. Si on met de côté la question du livre numérique et du piratage, personne n’est vraiment capable de rentrer en concurrence avec les bibliothèques publiques sur leur terrain de prédilection : le prêt de livres papier. On a certes vu apparaître récemment des applications comme Booxup, qui permet aux utilisateurs de se prêter des livres, mais son utilisation reste limitée et frustrante : une collection d’imprimés n’est intéressante et exploitable que lorsqu’elle atteint un seuil critique quantitatif mais aussi qualitatif (diversité, profondeur, cohérence, spécialisation…), des qualités très difficiles à reproduire avec un système de partage physique de pair à pair.

L’économie du partage n’est donc pas une menace pour les bibliothèques. Par contre, les collections atypiques qui se développent aux Etats-Unis démontrent qu’elle peut être une opportunité pour mettre en place de nouvelles offres et de nouveaux services. Je ne sais pas si les bibliothèques françaises seront suffisamment audacieuses pour s’aventurer dans cette direction. Les obstacles ne sont pas seulement matériels, techniques ou financiers. Un élu pourrait hésiter à empiéter sur le territoire réservé des magasins de bricolage par exemple. Mais on pourrait répondre que l’existence des librairies ou des cybercafés n’a jamais empêché les bibliothèques d’ouvrir des accès internet ou de prêter des livres. Reste donc un obstacle majeur à surmonter : les idées reçues sur les bibliothèques.

Articles consultés et sources des citations

Si votre bibliothèque propose des collections atypiques ou si vous travaillez sur un projet de ce type, n’hésitez pas à me le signaler !

Bonus pour les courageux qui ont réussi à lire jusqu’ici :  je ne sais pas vous mais moi toutes ces énumérations, ça m’a donné envie d’écouter ça :)

 

19 réflexions au sujet de « Les collections atypiques : prêter autre chose que des produits culturels ? »

  1. Merci pour ce comm. J’ai passé pas mal de temps à fouiner sur le web pour l’écrire, du coup je suis content que ce billet tourne bien.

  2. Merci, je l’ai vue tourner sur les réseaux sociaux en effet !

    Je suis content que ce soit sorti 3 semaines après mon billet sinon on aurait pu croire que j’ai copié ! ça démontre en tout cas que le sujet est vraiment dans l’air du temps (chez les anglo-saxons en tout cas)

  3. J’aime beaucoup l’idée de lieux de prêt d’objets courants, c’est une idée de la solidarité que j’aime beaucoup. Par contre, petit détail, insignifiant mais amusant: n’y a-t-il pas qu’en France qu’on parle de médiathèques pour les bibliothèques qui prêtent plus que des livres? En Belgique, par exemple, une médiathèque, c’est l’endroit où l’on n’emprunte QUE des DVD et CD, sans aucun livre, autrement ça reste une bibliothèque ^_^.

  4. En effet, je pense qu’il n’y a qu’en France qu’on utilise le terme mediathèque. L’usage belge semble logique, nous aussi d’ailleurs on forme les mots en -thèque de cette façon là d’habitude, pour cibler un contenu bien spécifique (artothèque, vidéothèque, etc.).

    En fait, le terme de mediathèque est apparu au début des années 70 pour désigner non seulement des bibliothèques avec autre chose que des livres mais même carrément un nouveau modèle de bibliothèque ouverte, démocratique, moderne. C’était une opération de « re-branding », exactement comme à Londres où ils ont décidé de rebaptiser « idea stores » certaines bibliothèques…

  5. Mon collègue à une grainotheque. Prenez contact si vous voulez plus d’informations

  6. Que de bonnes idées
    Je dois dire que j’adhère totalement à l’idée de nouvelles offres que peuvent offrir les établissements dits de 4 ème lieu
    La médiathèque d’aujourd’hui doit être pensée autrement
    Elle doit répondre aux attentes des nouveaux publics et des futurs publics potentiels
    Et devenir un lieu de vie , d’échanges , de découvertes
    Ce n’est plus seulement le lieu dans lequel il est possible d’emprunter un livre!!!
    Les idées affluent … la médiathèque doit occuper une place importante sur le territoire et s’adapter à tous les publics!
    Restons en contact!!!
    Cécile navarra . Médiathèque du Grand Troyes

  7. Merci Cécile pour ce commentaire enthousiaste. Je signe pour tout sauf la formule « quatrième lieu » que je n’aime pas ;-)

  8. Merci pour cet article Nicolas et pour l’effort de documentation!

    Juste un mot sur l’économie collaborative, elle est en effet une catégorie fourre-tout quand on l’envisage d’un point de vue global comme le font les médias généralistes. Dès qu’on prend l’angle des communs elle devient plus claire. L’idée n’est plus alors de pratiquer l’extension du domaine de la marchandisation mais de créer du commun, entendu comme alliance entre une ressource pérenne, une gouvernance et une communauté…

    Quand il n’y a aucune redistribution de la valeur d’échange générée et une exploitation de la valeur d’usage, on est pas dans une démarche de communs (c’est le cas des UBER et des blablacar ou Airbnb). En revanche quand la valeur d’usage prime et que la valeur d’échange est partagée ou générée par la communauté au profit du projet et non des seuls initiateurs, là on est dans une forme de communs.

    Ce qui m’intéresse avec le prêt d’objet par les bibliothèques est la manière dont on peut les utiliser pour favoriser le développement des communs, c’est-à-dire comme tu l’évoques dans ton billet pour accéder à une communauté d’intérêt par l’objet. C’est ce qui motive le developpement des artothèques depuis longtemps, « favoriser l’accès à ». Avec le prêt d’objets en bibliothèques on favorise le développement de communautés d’intérêts par l’accès à la ressource. La ressource prêtée n’est donc qu’un moyen…pour développer du communs. D’ailleurs la directrice d’Honeoye l’indique très bien à propos des cannes à pêche dans ton billet. C’est à mon avis une des manières de justifier ce type de démarche… Le plus souvent on a tendance à mettre en avant la ressource uniquement dans des usages supposés individuels, alors qu’en fait le plus intéressant est bien qu’elle peut permettre de construire et favoriser le développement de savoirs et de savoir-faire en commun(s). Le prêt d’objet n’est en définitive, à mes yeux, qu’un des dispositifs de médiations pour cet objectif. Avec cette grille de lecture, la question n’est plus de savoir si les bibliothèques sont ou pas en conccurence avec d’autres acteurs privés, mais si elles permettent ou encouragent le développement de communs. Voilà qui ouvre la voie également à des coopérations, rien n’oblige que ce soient les bibliothèques qui possèdent les objets, elles peuvent également accueillir, encourager des collectifs de gens qui veulent créer des communs autour de ressources partagées..

  9. Merci SIlvère pour cette remise en perspective très pertinente via le concept de commun. Pour info, j’évoquerai ce sujet lors du prochain congrès de l’ABF lors d’une table ronde sur les collections.

  10. Six mois de retard par rapport à la date d’édition, mais tant pis, je ne regrette pas : merci pour cet article très documenté et fort intéressant ! Je suis heureuse de pouvoir réfléchir à mes missions sur une telle base.

  11. Merci pour cette promotion de nos instruments de musique. Les collections du réseau des bibliothèques de Cergy-Pontoise viennent de s’enrichir d’un nouvel objet avec les « Phonotonics ». Il s’agit d’un objet connecté qui émet de la musique en fonction des gestes que fait son hôte. Ces objets seront disponibles au prêt à la BEI (bibliothèque d’étude et d’information) à partir du 7 mai juste après une démonstration de l’artiste Lo Lelong.

  12. A Paris et à Lyon, cela ne se prête pas, mais on peut toucher, sentir, caresser des yeux. Ce sont les cuirothèques du CTC (Lyon) et de la maison des mégissiers et tanneurs (Paris)

  13. Bonjour Véronique. En effet, il y a toute une tradition assez fascinante de matériauthèques développées surtout dans les écoles d’art, d’art appliqué ou d’ingénieurs et même dans certains musées. Je pense par exemple à la tissuthèque de la Piscine de Roubaix : http://www.roubaix-lapiscine.com/le-musee/ressources/tissutheque-en-ligne/ Je n’ai pas abordé le sujet (par plus que les estampes ou les médailles qu’on trouve dans certaines bibliothèques) parce qu’on est plus proche de collections patrimoniales ou muséales que de fonds en circulation comme dans les bibliothèques publiques.

  14. Bonjour,
    Je viens de lire entièrement l’article, hyper intéressant !
    Je pense qu’en France la mutation des pratiques professionnelles se fait très lentement, peut être du fait de l’ancienneté du métier (rattaché aux collections patrimoniales), plus qu’aux USA en tout cas.
    Du coup les professionnels évoluent plutôt lentement (+ que les pays anglo-saxons) et les objets en médiathèque vont émerger progressivement, avec les nouvelles générations.
    Peut-être aussi qu’un jour les concours et soyons fous les formations du métier (même s’il n’y en a plusieurs différentes bien sûr) évolueront en ce sens et parleront de tout ça.

    Et je suis entièrement d’accord, la médiathèque n’est plus seulement un lieu où l’on peut trouver CD, DVD et livres. On a mis une bonne dizaine d’années à faire accepter le jeu (vidéo et société) en médiathèque, les objets trouveront aussi leur chemin un jour.

    D’ailleurs concernant les objets, la médiathèque de St Médard en Jalles propose des jeux pour enfants (cuisine, voitures etc..) dans leur fonds spécialisé en jeux et ils en ont parlé à la journée d’étude « Le jeu en bibliothèque » organisé au début de l’année.

    A bientôt.
    Coline

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