Hashtags et médiation numérique

Je ne sais pas si vous êtes au courant mais demain, le samedi 22 août, c’est la deuxième édition du Ray’s Day, une journée baptisée en l’honneur de Ray Bradbury et consacrée à la célébration du livre et de la lecture, des auteurs et des lecteurs. A la base, il s’agit d’une idée de Neil Jomunsi (un auteur très actif sur les réseaux sociaux) qui a rencontré un certain succès l’année dernière. Dans ce billet, je pars de l’exemple du Ray’s day pour évoquer l’intérêt de ce genre d’événement, né et relayé sur les réseaux sociaux, pour faire de la médiation numérique.

#Raysday

Tout a commencé un 24 juillet. A peine formulée par Neil Jomunsi, l’idée d’une journée consacrée aux lecteurs (plutôt qu’à l’industrie du livre, comme la journée internationale du droit d’auteur) prend rapidement de l’ampleur. Il suffit d’une dizaine de tweets et d’un billet de blog, qui seront suivis rapidement par la création d’un site web dédié, pour que les choses se concrétisent. La fin du mois d’août est une période creuse, il ne se passe pas grand chose mais beaucoup de gens sont déjà rentrés de vacances. C’est paradoxalement un bon moment pour solliciter les bonnes volontés.

Ci-dessus : les tweets qui ont tout démarré

Le format de participation ouvert permet à des gens très divers de contribuer : des blogueurs peuvent rédiger un billet spécial ou organiser un concours, des auteurs peuvent écrire un texte, des éditeurs peuvent offrir un livre numérique, des libraires peuvent organiser des lectures, etc.  Un seul mot de ralliement : le hashtag #Raysday. Au final, le site officiel répertorie près de 90 initiatives différentes en 2014, impliquant des auteurs (généralement autopubliés), quelques maisons d’édition, plusieurs blogueurs et 3 librairies (à Paris, à Suresnes et à Berlin). Pas mal pour un événement imaginé et organisé en à peine un mois…

Hashtags, communautés d’intérêt et médiation numérique

Au-delà du côté sympathique qu’il y a à voir des gens se mobiliser pour une passion commune (en l’occurrence, la lecture et/ou l’écriture), il y a plusieurs choses dans le Ray’s day qui sont intéressantes à noter pour un bibliothécaire : d’abord le fait qu’il est très facile d’organiser un événement en ligne en créant un hashtag et en s’appuyant sur les réseaux sociaux pour peu qu’on cible une communauté d’intérêt, une communauté de pratiques ou un cercle d’amateurs bien organisés et qu’on parvienne à toucher les bonnes personnes relais. Dans le cas présent, la communauté concernée est grosso-modo celle des internautes intéressés par l’évolution du livre et de la lecture à l’heure du numérique (même si le Ray’s day est ouvert à tous et que ce n’est pas sa thématique officielle).

Dans une communauté d’intérêt dynamique, comme c’est le cas ici, non seulement les gens réagissent vite en faisant la promotion d’un événement (plusieurs centaines de tweets tagués #Raysday en 2014) mais ils sont également prêts à s’impliquer concrètement et à produire des contenus si l’échange est gagnant-gagnant (une vingtaine de blogueurs et une cinquantaine d’auteurs ont participé en 2014, de façon désintéressée ou avec le petit espoir de gagner quelques lecteurs supplémentaires).

Le Ray’s day fait partie de ces événements qui naissent spontanément sur les réseaux sociaux et qui deviennent parfois de véritables marronniers. J’ai déjà consacré un billet aux « challenges du web. » Dans le monde du livre et de la lecture, difficile de ne pas mentionner l’incontournable #VendrediLecture. Créé en 2010 par deux passionnés, VendrediLecture est devenu aujourd’hui une association composée de 16 bénévoles qui veillent au bon déroulement de l’événement. Chaque semaine, les internautes (blogueurs ou autres) sont invités très simplement à partager leur lecture du jour sur Facebook ou sur Twitter. Là encore, le hashtag #VendrediLecture tient lieu d’étendard. Les messages sont relayés sur la page ou le compte VendrediLecture et il y a parfois des petits cadeaux à gagner (pour plus d’informations sur VendrediLecture, voir le site officiel).

Les bibliothécaires qui sont inscrits sur les réseaux sociaux connaissent bien ces pratiques (il y a d’ailleurs quelques hashtags assez populaires dans la communauté professionnelle, comme #Breves2bib). Dans le monde anglo-saxon, les bibliothécaires et les professionnels de l’information organisent régulièrement des séances de « chat » sur Twitter : un compte principal se charge de lancer un sujet de conversation et ses followers peuvent ensuite alimenter la discussion en utilisant un hashtag commun, comme #libchat par exemple (une discussion hebdomadaire initiée par la bibliothécaire américaine Natalie Binder et qui a lieu tous les mercredi).

Il n’y a (à ma connaissance) aucune bibliothèque qui ait joué le jeu du Ray’s Day. Il faut dire que le 22 août n’est pas vraiment la date la plus commode pour monter quelque chose, même de très simple. Au delà de ce cas particulier, il est finalement assez rare de voir des bibliothèques qui se plient aux petits rituels des internautes. Elles sont pourtant des centaines à avoir un compte Facebook et Romain Gaillard répertorie 239 bibliothèques (ou institutions professionnelles) sur Twitter. On peut bien sûr citer quelques exceptions, comme les Médiathèque de Cergy qui twittent un petit #VendrediLecture (ou des #Mardiconseil un peu plus étoffés) toutes les semaines.

Ces petits marronniers, ces rendez-vous ou ces rituels du web sont pourtant de très bons prétextes pour tisser des liens avec les communautés en ligne ou les internautes, pour se faire connaitre ou pour faire de la médiation numérique ou même physique (table thématique, bibliographie, rencontre…). C’est finalement l’équivalent numérique des célébrations nationales, des anniversaires, des fêtes du livre, de la poésie, du roman ou de n’importe quel autre événement-prétexte sur lequel les bibliothécaires peuvent rebondir pour faire leur travail..

L’exemple de #MuseumWeek

Au cas où vous ne seriez pas totalement convaincu, jetez un œil du côté des musées qui ont une longueur d’avance dans ce domaine. Contrairement aux bibliothèques, les musées ont a leur disposition plusieurs hashtags spécifiques qui sont assez bien rentrés dans les mœurs (le site collaboratif Muzeonum a d’ailleurs commencé à répertorier un petit calendrier des hashtags). Ils peuvent être relativement informels comme #JourDeFermeture ou #MuseumSelfie ou bien plus institutionnalisés, comme #AskACurator (une campagne mondiale qui a lieu tous les ans en septembre depuis 2010, où les usagers sont invités à poser leurs questions aux conservateurs) ou #Museumweek.

#MuseumWeek est une autre opération mondiale, impulsée par une douzaine de community managers de musées. Elle se déroule fin mars sur Twitter pendant une semaine. Le principe de l’opération est simple : chaque jour, une thématique est définie, avec un hashtag correspondant. Les musées sont complètement libres de s’approprier ce dispositif pour faire de la médiation et/ou de la communication en s’appuyant sur les réseaux sociaux et la culture participative du web. Certaines institutions le font parfois déjà au quotidien, mais elles disposent avec cet événement d’une vaste chambre d’écho mondiale.

Le programme 2015 de MuseumWeek

Le programme 2015 de MuseumWeek (cliquer pour agrandir. Source)

En 2014, plus de 630 musées européens ont participé à la première #MuseumWeek et plus de 260.000 tweets ont été échangés. Dans le bilan qu’il dresse de l’édition 2015, Le Figaro mentionne des chiffres encore plus impressionnants : « quatre fois plus de participants… Plus de 600.000 messages… 2825 [participants] répartis dans 77 pays. » Et les résultats sont palpables, le Louvre a ainsi « accueilli plus de 7000 followers supplémentaires. Chaque conservateur était invité à prendre part à l’événement en évoquant des souvenirs personnels. »

Un article récent du Boston Globe constatait en juillet dernier qu’il y a « un trou en forme de bibliothèque dans le web » (autrement dit : les bibliothèques sont trop absentes sur internet). L’exemple des musées le montre bien : il y a un véritable créneau à investir sur les réseaux sociaux. Alors… à quand une #Biblioweek ?

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