Rencontre avec Marie-Laure Habérard – l’innovation à la BM de Bordeaux

bibliobatosmallDans nos profils de poste, on voit de plus en plus apparaitre des missions liées à l’innovation. Il s’agit d’un phénomène assez facile à expliquer : les usagers sont de plus en plus demandeurs de nouveaux services et le numérique crée sans cesse de nouvelles opportunités. Par ailleurs, les métiers des bibliothèques sont traditionnellement axés sur le temps long des collections et sur les tâches répétitives qu’elles impliquent (catalogage, équipement, prêt-retour). La conjonction de ces deux facteurs (un climat propice à la nouveauté + un métier qui l’est moins) explique pourquoi l’innovation devient une fonction à part entière dans certains organigrammes.

C’est le cas à la bibliothèque municipale de Bordeaux où Marie-Laure Habérard est chargée des services innovants. L’entretien qu’elle m’a accordé en janvier dernier met bien en évidence certaines caractéristiques de l’innovation en bibliothèque, comme sa dimension transversale (qui obéit à une autre logique que les organigrammes fonctionnels ou thématiques) ou bien le fait qu’un service innovant n’est pas forcément numérique.

Entretien avec Marie-Laure Habérard

Nicolas Beudon : Marie-Laure, tu es chargée de mission « services innovants » à la bibliothèque municipale de Bordeaux. Est-ce que tu peux revenir sur la genèse de ce poste un peu atypique ?

Marie-Laure Habérard : C’est l’ancien directeur de la bibliothèque (Serge Bouffange) qui a décidé de créer ce poste en 2011. Le poste a ensuite grandement évolué puisque j’ai connu 3 fiches de poste différentes en 20 mois. Au début, les choses étaient un peu floues, ce qui est relativement logique : lorsqu’on parle d’innovation, il est difficile de disposer d’une feuille de route détaillée sur 5 ans.

Sur quelle base s’est effectué ton recrutement dans ce cas ?

J’ai été recrutée sur la base d’un questionnaire qui demandait notamment aux candidats comment ils envisageaient l’avenir du métier. La personne recrutée devait véritablement être force de proposition, le but étant d’aboutir à la co-création d’un profil de poste. J’ai parlé du manque de proximité et de convivialité à Mériadeck (la bibliothèque centrale de Bordeaux). On fait beaucoup de choses hors les murs dans l’espoir que les gens viennent ensuite mais il y a des usagers qui ne se sentiront jamais à l’aise dans une structure de 18.500 m², alors qu’est-ce qu’on fait pour eux ? C’est une question sur laquelle je souhaitais travailler…

Quels sont les premiers chantiers que tu as pilotés ?

Mon premier travail a consisté à mettre en place une politique tarifaire pour les documents non restitués. On était loin des services innovants ! Le deuxième chantier qui m’attendait c’était la RFID. J’ai travaillé en binôme avec mon collègue responsable des systèmes informatiques pour la partie technique. J’étais chargée plus particulièrement de la médiation interne et externe. J’ai organisé des groupes de travail et des visites d’établissements déjà équipés, comme Mérignac. Il s’agissait d’un gros chantier, qui n’était pas innovant dans l’absolu mais qui était nouveau à Bordeaux. Il y a également eu des projets qui sont venus de moi, comme la création d’une page Facebook et d’un blog qui a duré un an (jusqu’à la refonte du portail qui a intégré certaines rubriques du blog).

Est-ce que tu as eu l’occasion d’approfondir l’idée de bibliothèque hors les murs comme tu le souhaitais ?

Oui, le Biblio.bato a été notre première bibliothèque éphémère. Nous avons eu l’opportunité d’occuper le pont supérieur d’une péniche qui venait d’être rénovée pour accueillir du public. Les propriétaires étaient à la recherche d’une légitimité culturelle et c’était l’occasion de nous installer dans un quartier (les Chartrons) où il n’y avait pas de bibliothèque. Au lieu de mettre simplement en place quelques centaines de livres, nous avons testé de nouveaux supports, comme les jeux vidéo et les films en 3D. Nous avons également essayé de nous adapter à notre public en axant notre offre sur les cultures urbaines, le street art… C’était la première fois que la bibliothèque s’adaptait à son environnement plutôt que d’attendre que l’environnement s’adapte à elle. L’expérience a duré 6 mois et elle nous a servi de base pour d’autres projets, comme Biblio.sport (une bibliotheque éphémère mise en place à l’occasion de l’événement estival Quai des sports) et peut-être bientôt Biblio.plage. Il s’agit de propositions globales : tout, depuis la mise en espace jusqu’au choix des collections en passant par les supports de communication est pensé en adéquation avec le lieu qu’on investit. Pour Biblio.sport par exemple, on a créé un magazine de jeux en s’inspirant pour la forme des magazines féminins.

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Biblio.bato, première bibliothèque éphémère à Bordeaux

Combien d’agents de la bibliothèque participent à ce type d’actions éphémères ?

Pour Biblio.sport, il faut compter une équipe d’une dizaine de personnes pour contribuer au magazine adulte, 6 ou 7 personnes pour le magazine jeunesse et une quinzaine de personnes pour assurer les permanences pendant l’été, sans compter tous ceux qui font les sélections de documents. En tout, il y a presque 90 personnes impliquées !

Comment on s’y prend pour coordonner des projets transversaux comme ceux-là ?

Au départ, il y a une décision de la direction, ensuite il faut que les équipes prennent part aux actions. Si on prend l’exemple des contributions sur le portail web, le but est que ce soit tout sauf hiérarchique : il y a une équipe de rédacteurs et une autre pour valider les billets. Les personnes qui valident sont catégories C, B ou A. Ces fonctions n’apparaissent pas dans l’organigramme mais elles sont valorisées dans les fiches de postes. Les chefs de service ne sont pas exclus de ce circuit mais ils ont une responsabilité collective : on demande un nombre de participations par services et ils le gèrent comme ils le souhaitent de leur côté.

Quelle est ta position dans l’organigramme de la bibliothèque ?

J’appartiens au pôle « Relations avec le public » qui est dirigé par un conservateur. Étant donné ma place dans l’organigramme, je ne peux contraindre personne à s’impliquer dans un projet. Je dois m’appuyer sur le volontariat. C’est parfois compliqué mais en même temps, étant donné qu’il s’agit souvent d’ajouter une charge de travail supplémentaire aux équipes, il est essentiel d’emporter leur adhésion. Avec ma seconde fiche de poste, je suis devenue chargée de mission, ce qui m’a permis de m’affranchir un petit peu de ma position hiérarchique, pas tant en terme d’encadrement que de communication. Dans le cadre de mes missions, j’avais souvent besoin de réponses en 48 heures alors qu’on fonctionnait sur un cycle beaucoup plus long (avec des allers-retours avec ma n+1 ou le directeur…). On a décidé de simplifier tout ça et ça a été entériné en CTP.

Dans des projets comme ceux dont tu es responsable, on peut se heurter à des réticences liées à la culture professionnelle ou bien aux compétences. Quelle place occupent la formation et la communication dans ta démarche ?

Pour le blog, la responsable de la formation nous avait concocté un super programme qui a levé beaucoup d’appréhensions. En binôme avec un collègue responsable des services numériques j’ai également donné des formations Facebook à 150 personnes… dont le comité de direction. Dans mon quotidien, je dois beaucoup parler. Il faut faire attention aux craintes qu’on a tendance à balayer d’un revers de la main en début de carrière. Chaque action donne lieu à une présentation en réunion générale dans laquelle j’interviens directement pour incarner le projet. Il y a également des bilans et des points d’étape. Si on essaie de passer en force, on peut aboutir à des situations de blocage…

Est-ce que tu as été confrontée à de vrais blocages ?

Oui, il y a un exemple qui m’a appris qu’on ne peut rien faire sans l’adhésion des équipes et une bonne communication. Lorsque le blog a été mis en place, le nom « Bimbo » (pour « bibliothèque municipale de Bordeaux ») a été retenu. J’avais fourni un argumentaire détaillé qui a été présenté à la Direction des affaires culturelles de la ville mais pas aux équipes. Le contenu du blog ne posait pas de problème, par contre le nom « Bimbo » n’a pas été compris et a gêné beaucoup de gens. Après de nombreux aléas, il a fallu modifier le site mais également son adresse web…

En tant que bibliothécaires, on n’est pas forcément préparés à gérer ce type de situations. Est-ce que tu as suivi des formation spécifiques au management ou à la gestion de projet ?

En tant que bibliothécaire non mais dans ma formation initiale oui. Après mes études de lettres, j’ai obtenu un DESS information et communication des organisations où j’ai été formée à la gestion de projet.

Un petit aperçu de l'espace "A la une", une zone d'accueil et de services originale à la bibliothèque Meriadeck

Un petit aperçu de l’espace « A la une », une zone d’accueil et de services originale à la bibliothèque Mériadeck

Peux-tu me parler de ce nouvel espace « A la Une » qui vient d’ouvrir ?

« A la une » c’est plusieurs espaces en un. On n’avait pas de véritable accueil à la bibliothèque, du coup c’est d’abord un point d’information et d’orientation dans les différents étages du bâtiment mais également dans les différentes bibliothèques du réseau Bordelais et dans le quartier Mériadeck. Ensuite, c’est un espace de détente avec des jeux de société classiques (échecs, dames) ou à dimension culturelle. Il y a également un mur d’expression. On veille simplement à ce que les inscriptions soient conformes avec la loi et le service public. On a un partenariat avec l’artothèque qui nous prête une œuvre qui change tous les trois mois. Au départ il devait y avoir une présentation d’ouvrages issus des autres étages de la bibliothèque mais les contraintes techniques inhérentes à cet espace central ne l’ont pas permis. C’est pour ça qu’on mise beaucoup sur le numérique, avec des ipads et des ordinateurs en libre accès pour une consultation rapide en positon debout. Du côté des petites nouveautés, on prête des parapluies qui comptent comme un livre sur la carte de lecteur (c’est particulièrement utile à Bordeaux où il pleut souvent !). On vend également des produits dérivés (clé USB, marque-pages, crayons…). L’objectif n’est pas de faire des bénéfices mais de rendre des petits services.

J’ai cru comprendre qu’il y avait également une dimension événementielle ?

Exactement. Les gens peuvent louer l’espace pendant une heure gratuitement pour proposer un événement culturel de leur choix. Nous, on prête l’espace, on peut également fournir une petite sono si besoin, ensuite les usagers sont complètement autonomes. Le cahier des charges est très large : il faut juste que ce soit culturel et gratuit (donc pas de vente de fromage de chèvre !). On ne préjuge pas de la qualité. C’est un peu comme les gens qui jouent de la guitare dans le métro. Une personne est venue nous voir pour exposer des photos par exemple, ainsi qu’une compagnie de théâtre professionnelle qui aimerait venir un quart d’heure pour présenter un teaser de son spectacle. Pour l’inauguration le 5 janvier, la gagnante d’un concours organisé pendant l’été au Biblio.sport est venue se produire, c’est une ado de 13 ans qui a pu chanter devant 200 personnes. J’ai également été contactée par une personne du site Onvasortir.com. Parmi nos usagers, il y a beaucoup d’étudiants qui viennent uniquement pour travailler et qui demandent du silence. Il est important d’accéder à cette demande mais cet espace nous permet également d’affirmer notre statut de bibliothèque publique et le fait qu’on est avant tout un lieu de vie.

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Marie-Laure Habérard, devant le mur d’expression de l’espace « A la une » (les graffitis concernent essentiellement Charlie Hebdo, les événements du 7 janvier étaient encore récents lors de notre entretien)

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