Droit d’auteur : Steven Soderbergh est schizophrène… et vous aussi

soderberghSteven Soderbergh, le réalisateur de Sexe, mensonges et vidéo et d’Ocean’s Eleven a mis fin à sa carrière en 2013. Lorsqu’il tournait encore, il montait ses films lui-même et il faut croire que ça lui manque. Sur son site, Soderbergh a en effet mis en ligne plusieurs montages alternatifs de films célèbres : une nouvelle version de La Porte du Paradis, un mash-up des deux adaptations de Psycho (celle d’Hitchcock et celle de Gus van Sant), un remix des Aventuriers de l’arche perdue… La semaine dernière, il s’est même attaqué au mythique 2001 de Kubrick. Soderbergh s’amuse mais tout cela est-il bien légal ?

Pourquoi remonter un film ?

Soderbergh n’est pas le premier « amateur » a remonter des films sortis au cinéma. Il existe même des sites spécialisés consacrés à cette pratique (comme fanedit.org). Pourquoi remonter un film ? Il y a plusieurs réponses possibles :

  • Pour l’améliorer ou pour corriger certains de ses défauts.1
  • Pour jouer avec sa structure.2
  • Pour apprendre des choses : pour comprendre comment un film se construit et quels partis-pris un montage traduit visuellement.3

La démarche de Soderbergh brasse ces différents éléments mais dans les textes qui accompagnent ses vidéos, il insiste beaucoup sur leur dimension éducative. Par exemple, l’objectif de sa version noir et blanc et muette des Aventuriers de l’arche perdue est de focaliser l’attention du spectateur sur le travail de Spielberg et de son directeur de la photographie Douglas Slocombe :

Je suis un partisan de la théorie selon laquelle un film devrait fonctionner sans le son – et dans cette théorie, la mise en scène devient essentielle […] Je veux que vous regardiez le film en ne pensant qu’à la mise en scène, à la façon dont les plans sont construits et montés. (source)

Les films remixés par Soderbergh n’appartiennent pas au domaine public. Le droit américain tolère ce type d’entorse à la propriété intellectuelle tant qu’elles rentrent dans les limites du « fair use » : les emprunts à une œuvre sont possibles si ils ont une finalité éducative ou non lucrative, si l’intégralité de l’œuvre n’est pas reproduite, etc. Dans son billet consacré au film de Spielberg, Soderbergh recourt à la formule rituelle pour se prévaloir du fair use (« ce contenu a une visée exclusivement éducative » ), il est cependant sur un terrain glissant car il met en ligne l’intégralité du film…

On pourrait nuancer ce point de vue en soulignant que les montages de Soderbergh n’interfèrent pas véritablement avec la version originale des films disponible dans le commerce, soit parce que la qualité de la vidéo est fortement dégradée (La Porte du paradis est en basse résolution), soit parce que des éléments essentiels à un visionnage « normal » sont soustraits (la bande sonore pour Indiana Jones). Avec la version de 2001 uploadée cette semaine sur Viméo, Soderbergh franchit un échelon supérieur : la vidéo n’est accompagnée d’aucun disclaimer et elle est de bonne qualité. Il s’agit d’un montage cohérent, qui peut être visionné de A à Z. C’est un film à part entière, où les partis-pris de Soderbergh se superposent à ceux de Kubrick. Je ne me sens pas capable personnellement de dire si ce travail de montage se situe encore dans les limites du fair use (qui reconnait dans certains cas la légitimité des œuvres dérivées) mais il se rapproche clairement de la ligne jaune…

HAL

Le montage de Soderbergh s’ouvre sur l’œil de HAL, traité comme un motif prémonitoire. Une technique assez étrangère à Kubrick dont l’esthétique est fortement marquée par la symétrie et la linéarité. L’œil de HAL revient ensuite comme un leitmotiv tout au long du montage-Soderbergh qui semble l’identifier au « grand-méchant » omniprésent du film (un malentendu à mes yeux). A part ça, Soderbergh se contente surtout de proposer une version courte assez inoffensive du film de Kubrick.

Tous schizophrènes

Les propos et la démarche de Soderbergh conforteront probablement les partisans des licences libres et de la « culture du remix » comme Lawrence Lessig4 ou Henry Jenkins.5 Sauf que… En 2009, Soderbergh était auditionné par le congrès américain. Il avait alors adopté un point de vue très ferme sur la défense de la propriété intellectuelle, en prenant pour modèle la France (qui ne reconnait pas le fair use) et les lois anti-piratages basées sur la doctrine de la riposte graduée (qui ont donné naissance à l’Hadopi) :

Le piratage fait monter le chômage […] La législation est lente est Internet est rapide […] Je ne pense qu’il soit raisonnable de demander au gouvernement de faire la police dans ce cas précis. Nous souhaiterions plutôt être mandatés pour résoudre nous mêmes nos problèmes […] Ce ne serait pas très difficile pour nous, si nous avions la capacité à identifier les personnes qui encouragent la reproduction de matériel sous copyright, et si nous disposions d’une sorte de mécanisme gradué comme dans le modèle français. D’abord, elles seraient contactées par mail, ensuite par courrier, et la troisième fois on leur couperait leur connexion pendant un an. (source)

Quatre ans plus tard, il répétait toujours la même antienne au Festival International du Film de San Francisco :

Le vol est un gros problème. Je sais qu’il s’agit d’un sujet très controversé, mais aux gens qui pensent que tout ce qui se trouve sur le web devrait être gratuit, je ne dis qu’une seule chose : bon courage à vous lorsque vous essaierez de vivre et d’élever une famille en vivant de vos créations. (source)

Comment peut-on à la fois plaider pour un durcissement des lois réprimant les infractions au copyright et prôner la valeur éducative et créative des usages transformatifs ? La réponse est simple : Soderbergh est schizophrène. Lorsqu’il parle comme un auteur professionnel, lorsqu’il s’exprime au nom de la guilde des réalisateurs, le piratage et la gratuité sont pour lui de « gros problèmes ». Mais lorsqu’il franchit la barrière qui le sépare des pratiques amateurs, le remix devient un outil éducatif et créatif. Soderbergh est tout à fait conscient du paradoxe dans lequel il se fourre puisqu’il souligne lui-même le caractère problématique de sa démarche :

« Attendez, QUOI ? COMMENT VOUS POUVEZ FAIRE CA ? » Et bien, je ne prétend pas que je suis AUTORISE a le faire. Je dis juste que c’est comme ça que je procède pour apprendre à mettre-en-scène. (source)

Le réalisateur en rajoute même une couche avec le carton qui ouvre sa version de La Porte du paradis qui déclare solennellement « Je reconnais que ce que j’ai fait à ce film est à la fois immoral et illégal. »

On peut se moquer de Soderbergh en soulignant que ses propos sont incohérents (« fait ce que je dis, pas ce que je fais » ) mais en fait, la plupart d’entre nous, nous ne valons pas beaucoup mieux. Dans un article récent consacré au piratage, Rue89 a interviewé ses collaborateurs sur ce sujet. Les gens interrogés sont à mi-chemin entre une pratique décomplexée du piratage (« Je télécharge surtout parce que c’est simple » ) et la mauvaise conscience d’enfreindre une loi ou de pénaliser des artistes (« La série Treme, sur HBO, ils ont dû l’arrêter parce qu’il n’y avait plus assez d’argent pour finir » ). Rares sont les personnes qui sont prêtes à justifier inconditionnellement le piratage, on s’invente plutôt ses propres justifications au cas par cas (« Je pirate un film que je n’ai pas assez envie de voir pour l’acheter. Mais les films que j’ai adorés, je les achète » ).

Aujourd’hui, nous sommes tous schizophrènes : nous piratons tous dans le cadre de nos études, de nos loisirs, de nos activités créatives, pour satisfaire notre curiosité ou par commodité. En même temps, nous aimerions être dans la légalité et ne priver aucun artiste d’une source de revenus… Comme tout un chacun, Soderbergh a sans doute sa petite justification personnelle (Kubrick est mort ?, tout le monde a déjà vu ses films ?) Si son cas est plus frappant que celui de monsieur tout-le-monde c’est simplement parce que le réalisateur est vraiment, littéralement, à la fois un auteur intégré au système de production cinématographique américain et un amateur qui se joue des lois sur internet.

Post-scriptum du 19 janvier : J’ai publié ce billet avant-hier. Le cas Soderbergh commence à faire jaser sur le web et un autre élément intéressant vient d’être versé au dossier. Il me semble suffisamment parlant pour être mentionné ici, même si c’est après coup. Sur le blog juridique The Volokh conspiracy, David Post relate qu’en 2006, Steven Soderbergh avait porté plainte (en compagnie d’autres auteurs) contre la société Clean Flicks qui commercialisait des films sur VHS et DVD en les remontant conformément à leur propre charte éditoriale (en supprimant notamment les scènes violentes ou de nudité, les propos grossiers ou blasphématoires). La justice américaine avait donné raison à Soderbergh et aux autres plaignants en estimant que Clean Flicks altérait de façon irréparable l’intention artistique des œuvres originales. La société avait été contrainte de cesser ses activités pour se réorienter vers un nouveau business model.

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  1. Il existe plusieurs montages alternatifs de Star Wars réalisés par des fans qui estiment que George Lucas n’a pas toujours fait des choix judicieux. Ces transformations peuvent concerner le montage, le scénario, mais aussi les effets spéciaux et l’étalonnage. []
  2. Il y a un petit malin qui s’est amusé à remonter Memento de Christopher Nolan dans l’ordre chronologique, alors que le film original est connu pour sa structure antéchronologique. []
  3. L’analyse filmique en vidéo est un genre de plus en plus populaire sur Youtube. Même s’il ne s’agit pas de revisiter un film en entier, il arrive que des youtubeurs remontent certaines séquences pour démontrer un point de vue ou une théorie. Par exemple dans sa vidéo The Architecture of gravity consacrée aux scènes de chute au cinéma, Jim Emerson remonte une séquence de The Dark Knight de façon plus efficace et moins brouillonne. Avec Lucas, Nolan est une tête de turc prisée des « remonteurs ». []
  4. Voir son livre Remix: Making Art and Commerce Thrive in the Hybrid Economy, 2008. Disponible en ligne. []
  5. Pour la position de Jenkins, voir mon billet sur Wattpad. []

3 réflexions au sujet de « Droit d’auteur : Steven Soderbergh est schizophrène… et vous aussi »

  1. Netflix commence à permettre de sortir un peu de cette schizophrénie en offrant en partie ce dont je rêve depuis qu’il est possible de trouver des films sur internet: une plateforme regroupant films et séries à visionner légalement. Le problème étant l’offre limitée. D’ailleurs, tu as oublié une autre raison importante de piratage, la plus importante à mes yeux: je pirate parce que je n’ai pas le moyen de voir le film autrement (légalement s’entend) ^_^.

    Par contre, j’avoue être moins frappée par la contradiction entre les propos et les actes de Soderbergh. D’un côté, on a le piratage, le fait de se procurer un film sur internet au lieu de payer pour le voir en gros. De l’autre, on a l’utilisation « autre » qui ne donne pas accès au film et qui offre un produit fini différent. On peut être contre la reproduction de peinture mais être pour le détournement.

  2. Avec Netflix c’est la fameuse question de l’offre légale qui évolue un peu en effet (même si j’ai cru comprendre que les catalogues européens étaient très pauvres)

    Est-ce que Soderbergh se contredit vraiment ? Il y a deux contradictions possibles :

    1) Une contradiction sur le plan de la loi. On pourrait estimer que Soderbergh se contredit en défendant vertueusement la loi à un moment donné et en la violant quelques mois plus tard. Je ne me sens pas capable de trancher cette question. Les œuvres dérivées sont en effet compatibles avec le fair use si la nouvelle œuvre produite est à la fois novatrice et si elle ne porte pas préjudice à l’œuvre originale (voir cet article par exemple : http://scinfolex.com/2013/04/28/richard-prince-et-la-loyaute-de-lusage-transformatif/ ) Peut-être que le nouveau montage de 2001 relève du fair use. Je n’en suis pas sûr mais si c’est le cas, pas de contradiction.

    2) Une contradictin sur le plan de l’ethos. C’est plutôt sur ce terrain là que je me situe. Soderbergh fait ses montages après avoir revendiqué comme modèle la France qui a un système juridique bien plus répressif que les Etats-Unis qui ne reconnait justement pas les usages transformatifs. C’est sur ce plan du discours que je trouve que Soderbergh se contredit.

  3. PS : J’ai fait un ajout à mon texte pour le préciser et pour tenir compte de l’échange ci-dessus avec Cachou.

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