Live Magazine : un format original de manifestation orale

liveLa presse et le journalisme traversent actuellement une zone de turbulence. Je découvre au moment de rédiger ce billet de blog qu’il existe même un article sur Wikipedia consacré à la crise de la presse quotidienne française. En ce moment, les journaux sont à la recherche de nouveaux modèles et de nouveaux formats, aussi bien en ligne que sur le papier. Pour Florence Martin-Kessler, Thomas Baumgartner et Sébastien Deurdilly, les créateurs du Live Magazine, l’avenir du journalisme n’est ni sur le papier ni sur les écrans mais… sur scène !

Le Live Mag, une « revue vivante d’histoires vraies »

Je faisais partie des 300 spectateurs qui ont assisté au deuxième numéro du Live magazine qui s’est tenu à la Gaîté lyrique le 12 décembre dernier. Au cours de la soirée, une douzaine d’intervenants – presque tous journalistes – se sont succédé sur scène pour raconter une histoire. Sur le plateau, il n’y a ni présentateur, ni animateur. En revanche, un musicien est là pour ponctuer les sorties de scène et pour interpréter un bref intermède musical à mi-parcours.

Comme dans une revue papier, les sujets sont séquencés en rubriques (people, santé, faits-divers…). Le ton est tantôt grave, tantôt léger, et la voix des orateurs plus ou moins assurée en fonction de leur degré de familiarité avec cet exercice difficile : dire « je », parler seul, sans réciter (mais en livrant tout de même un récit soigneusement répété et chronométré), face à une salle comble, pendant environ 6 minutes chacun.

La journaliste Violette Nazard (qui a révélé le scandale Bygmalion) a évoqué ses relations étranges avec J.-F. Copé ; le dessinateur Mathieu Sapin a raconté comment il avait commencé à réaliser des reportages en bande dessinée ; le photographe Alain Tendero a présenté une série de clichés pris sur 20 ans et consacrés à une « famille ordinaire », les Langlois. En vrac, on a également parlé ce soir là d’un catcheur devenu une icône internationale, d’un postier qui a décapité sa femme, d’un braquage corse, d’une danseuse, d’un négociateur qui rachète des otages plus cher que leur prix, des ruines de Détroit, du virus Ebola, de musique expérimentale, des femmes turques, des lieux du pouvoir (deuxième séquence photo consacrée cette fois-ci au travail de Luca Zanier), de la première coupe du monde de football qui a mystérieusement disparu, et… d’une machine à rêve.

Le Live Magazine est en fait l’adaptation française du Pop-up mag créé en 2009 à Chicago par Douglas MacGray. On sent l’influence américaine dans cet art de la parole pas très éloigné du stand-up. C’est passionnant à voir et pas du tout ennuyeux.

Revisiter le principe de la rencontre

Libé observe que le Live Mag « est une réponse radicale, joyeuse et judicieuse à plusieurs problématiques du journalisme moderne : copié-collé, réchauffé, pseudo-objectif et désincarné ». Au delà du clin d’œil à l’univers de la presse, c’est surtout un format très original de manifestation orale qui revisite le principe un peu poussiéreux de la rencontre. Si j’ai apprécié le spectacle pour lui-même, il m’a également interpellé en tant que bibliothécaire. On l’oublie trop souvent : les bibliothèques sont les lieux du livre mais aussi de l’oralité. La plupart des bibliothèques publiques organisent des événements tels que des tables rondes, des rencontres ou des conférences, des lectures à voix haute ou des heures du conte.

Ces manifestations ont une méchante tendance à finir en flop (il faut faire quelques exceptions, comme pour les heures des contes qui fonctionnent bien auprès d’un public très ciblé). Lorsqu’on n’est pas passionné par un sujet et lorsqu’on n’a pas beaucoup de temps libre, il est difficile de se motiver pour « simplement » venir entendre quelqu’un parler. Du coup, dans l’assistance on retrouve souvent les mêmes habitués : des usagers captifs (des classes ou des groupes accompagnés), des retraités, des experts du sujet abordé… et une majorité de bibliothécaires. Ou bien on en est réduit à convier des personnalités connues et des auteurs de best-sellers.

Dans le fond, il n’y a rien de bien original dans l’idée du Live Magazine: « des gens parlent d’un sujet qu’ils connaissent ». C’est la forme qui est inédite et attrayante. Les organisateurs jouent par exemple beaucoup sur le caractère exclusif de l’événement : le programme surprise n’est pas connu à l’avance, il n’y aucune retransmission, aucune trace de la soirée n’est conservée et il n’y a pas de réseau dans la salle. La soirée est soigneusement rythmée : les interventions sont brèves, variées, extrêmement bien écrites.  Leur enchainement ne laisse pas le temps de se lasser. Une scénographie discrète brise la monotonie qui pourrait menacer l’ensemble (projections vidéo, accompagnement sonore). Enfin, il y a une ligne éditoriale forte et bien définie : les récits reposent toujours sur du vécu. Les différents sujets ne sont pas abordés d’un point de vue théorique mais sous un angle narratif.

Croquis réalisé à Toulouse par F. Malenfer. Jetez un œil sur ses autres dessins sur FlickR

A cet égard, le Live mag me rappelle un autre format de manifestation orale très original : les bibliothèques vivantes qui sont nées au Danemark au début des années 2000. En France, la bibliothèque José Cabanis (à Toulouse) a organisé un événement de ce type en septembre dernier : elle a proposé à ses usagers de réserver des « livres vivants ». Concrètement, vous prenez rendez-vous avec une personne qui, pendant quelques instants (25 minutes maximum), vous relate une expérience personnelle, une anecdote, un parcours de vie… Je cite la page facebook de l’évenement : « c’est l’occasion de découvrir pourquoi et comment un graveur peut passer 150h à chipoter sur une plaque de cuivre ou ce qui peut bien motiver une contributrice Wikipedia... »

Le Live mag, comme les bibliothèques vivantes, revisite le principe usé jusqu’à la corde de la rencontre-conférence en ajoutant une pincée de storytelling, une touche de stand-up et en jouant à fond la carte de l’exclusivité. On est quelque part à mi-chemin entre le documentaire, la performance artistique, le spectacle vivant et le speed-dating… Dans tous les cas, on est à mille lieux du cours magistral ex cathedra que l’on a un peu trop tendance à considérer comme l’exemple-type de la manifestation orale.

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