Inventer le mobilier des nouveaux espaces de coworking… et des futures bibliothèques ?

adelaideDu 29 novembre au 6 décembre, le Centre Pompidou accueillait l’exposition Transformations où étaient présentés 100 diplômes d’étudiants en architecture, design, graphisme et mode. Parmi les multiples propositions mises en avant, mon attention a été attirée par le travail de Dario Adelaïde, un étudiant en design qui s’est interrogé sur le mobilier des nouveaux espaces de travail comme les maker spaces, les centres de télétravail ou les ateliers de coworking. Si ce projet m’a interpellé c’est parce que l’une des voies possibles pour les bibliothèques est précisément de muter en espaces de sociabilité et de travail collectif…

La bibliothèque comme « lieu de travail »

Parmi les nouveaux modèles de bibliothèques qui sont dans l’air du temps, on évoque en effet souvent l’idée de bibliothèque comme tiers-lieu, comme lab ou comme learning center. Ce type d’espace est susceptible d’intéresser des publics très variés, depuis les ados qui ont l’habitude d’évoluer en groupe (voir ce qui est fait au Youmedia de Chicago) jusqu’aux créateurs d’entreprises, en passant par les personnes en formation continue. Anita Hamilton constate que cette tendance est déjà une réalité aux Etats-Unis :

Ces dix dernières années, des dizaines de salles de lecture ont été transformées de facto en espaces de coworking. Certains lieux, comme le Digital Commons de la bibliothèque publique de Washington D.C. ou l’Eureka Loft de Scottdale en Arizona, s’adressent explicitement aux startups en les aidant à trouver des financements, des parrains et d’autres ressources leur permettant de développer leur business plan. Ailleurs, on favorise une approche permissive qui vise davantage les artistes indépendants à la recherche d’espaces peu contraignants. Au total, plus de la moitié des bibliothèques publiques proposent maintenant des espaces pour les travailleurs nomades d’après une récente étude de l’Information Policy and Access Center. (source)

Ce type d’évolution ne va pas sans heurts : Hamilton observe que « pour certains usagers, le fait de mettre de côté les livres pour créer davantage d’espaces communs est un cas d’école d’une dérive institutionnelle. » En France, on sait quelles protestations a suscité la transformation de la médiathèque de la Cité des sciences en Learning center (voir ici par exemple). Au delà des questions philosophiques relatives aux missions des bibliothèques, la reconversion d’espaces de consultation individuels en espaces de travail (ou même de fabrication) collectifs pose des questions très concrètes : quel aménagement ? quel équipement ? quel mobilier ?

Ces interrogations n’ont rien de nouveau : l’apparition de nouveaux modèles de bibliothèque s’est toujours accompagné de nouvelles postures, de nouveaux espaces et de nouveaux mobiliers. Ça a été le cas dans les années 70, au moment où les bibliothèques jeunesse ont abandonné le modèle scolaire pour une approche plus hédoniste :

Dans un cas c’est le moment de la lecture sur place, dans une position studieuse, dans le calme qui est privilégiée […] Dans le second, la salle de lecture différencie ses espaces en fonction des âges et des genres, ménageant progressivement pour les tout-petits des coins ludiques où dominent coussins et bacs à album, et inventant pour les autres des structures imaginatives qui permettent de multiples postures de lectures.1

Aujourd’hui encore, les établissements qui ont des partis-pris forts en terme d’usages se caractérisent par un mobilier original et emblématique. Je pense par exemple aux sonic chairs popularisées il y a quelques années par les bibliothèques nordiques ou bien, plus près de nous, aux étagères et aux « éclaireuses » mobiles du centre de ressource de la Gaîté lyrique.

Le centre de ressource de la Gaîté Lyrique. Les éléments de mobilier (baptisés « éclaireuses » par l’architecte Manuelle Gautrand) sont modulables et mobiles (tout en étant câblés !). L’espace est régulièrement reconfiguré. (source de l’image)

« Mobilier pour lieux de travail alternatifs »

C’est avec ces différentes idées en tête que j’ai découvert le travail de Dario Adelaïde. Dans son mémoire de DSAA intitulé « Où l’on travaille », il dresse une rapide généalogie des formes de travail contemporaines. Celles-ci s’inscrivent de plus en plus dans une logique nomade : « il est désormais envisageable de travailler n’importe où et à n’importe quel moment. » Les nouvelles technologies introduisent une porosité entre la vie professionnelle et la vie privée, le bureau virtuel de l’ordinateur portable remplacent de plus en plus le bureau physique. L’ordinateur, la tablette ou le smartphone génèrent de nouvelles pratiques, de nouvelles postures qui sont un défi pour le designer.

 Les nouvelles postures de travail repérées par Steelcase Workspace Futures dans son étude Culture Code

Les nouvelles postures de travail repérées par Steelcase Workspace Futures dans son étude Culture Code

La conséquence de ce nomadisme généralisé c’est le développement du travail à domicile, du télétravail, mais aussi, paradoxalement, l’apparition de nouveau lieux de travail collectifs qui permettent de réintroduire des barrières entre le privé et le professionnel et de créer des liens entre individus isolés. Les télécentres, les centres d’affaires, les labs ou les incubateurs proposent tout le nécessaire pour travailler sur place (wifi, carrels, postes de travail…), tout en conservant un caractère informel et convivial (zones de rencontre ou de détente, restauration légère…). On reconnait l’idée de tiers-lieux (« des espaces à mi-chemin entre la maison et le lieu de travail traditionnel » ) qu’essaient de s’approprier des chaînes de restauration (Starbuck) mais aussi, bien sûr, les bibliothèques. Bien que le jeune designer n’évoque pas les équipements de lecture publique dans son mémoire, on reconnait sans peine des problématiques largement discutées par certains professionnels (je pense forcément au travail de Mathilde Servet mais aussi au mémoire de Céline Leclaire consacré au corps des usagers de bibliothèques).

Les usagers des tiers-lieux (et des bibliothèques modernes ?) sont avant tout demandeurs de services (« socialisation, apprentissages informels, entraide, sous-traitance et apport d’affaires, formations, animations » ) Le plus important c’est « l’interaction avec d’autres personnes » pourtant, paradoxalement, « si les coworkers veulent rencontrer de nouvelles personnes, la moitié d’entre eux préfère travailler seul. » Pour un designer, le challenge consiste donc à concevoir un mobilier et des espaces polyvalents, à l’intersection de l’individuel et du collectif, du travail et de la détente. Sur cette base, D. Adélaïde a développé une gamme intitulée mobilier pour lieux de travail alternatifs. Les images suivantes et les commentaires qui les accompagnent sont issus de son portfolio en ligne :

gamme1

« L’objectif est d’inciter à la modularité des zones, d’inviter à la connexion entre les travailleurs. » (cliquer pour agrandir)

Int-travail

« La modulation de l’espace se fait grâce aux cloisons et/ou aux tables qui se «connectent» entre elles. »

int-confort

« Il est possible de se reposer mais également de rencontrer d’autres travailleurs. Des groupes de discussions peuvent être aménagés grâce aux fauteuils. Ces derniers invitent à prendre des positions alternatives de travail (allongé, lové, accoudé etc.). »

Bien que cet aspect ne soit pas explicité dans son mémoire de DSAA, D. Adelaïde est bien conscient que les formes de travail qui ont actuellement le vent en poupe reposent sur une injonction paradoxale à la limite du double bind. Son mobilier pour lieux de travail alternatifs a été doté d’un prolongement ironique avec la série Norsk : ces meubles imaginaires qui croisent des fonctions contradictoires font évidement référence au Catalogue des objets introuvables de Jacques Carelman. Difficile de ne pas penser à la célèbre théière dont l’anse est du même côté que le bec lorsqu’on voit ce fauteuil de bureau-chaise à bascule…

Des éléments de la série « Nork »

Le travail de Dario Adélaïde n’existe encore qu’à l’état de projet et de questionnement, la phase du prototypage viendra plus tard… Récemment Jean-Noël Lafargue posait avec humour la question « à quoi sert un étudiant en art ? » Vous avez une réponse possible devant les yeux : à poser les bonnes questions (tout en sachant que les réponses arriveront bien assez tôt).

J’ai vu beaucoup d’autres choses intéressantes dans l’exposition du Centre Pompidou, je ferai sans doute un autre billet.

  1. Hélène Weis, « Les bibliothèques pour enfant en quête d’un nouveau modèle »,  Anne-Marie Bertrand, Annie Le Saux (ed.), Regards sur un demi-siècle, cinquantenaire du bulletin des bibliothèques de France, Presses de l’Enssib, 2006, p. 163 []

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