Semaine digitale de Bordeaux : le numérique est-il un simple outil ou une culture à part entière ?

Je vais rester sur la lancée numérique de mes deux précédents billets. La semaine dernière se déroulait la 4e Semaine digitale à Bordeaux. Au programme : village de l’innovation, coding goûter, atelier de twittérature, expos d’art numérique… J’étais sur place mais par manque de temps j’ai fait preuve d’un manque total d’originalité : je me suis contenté d’assister à la conférence sur le numérique dans les équipements culturels. C’était l’occasion de balayer sous un autre angle des questions déjà abordées lors des Rencontres numériques au début du mois.

Le numérique : un outil, une culture ou un métier ?

L’un des aspects intéressants de cette journée était de confronter des points de vue sur le numérique situés aux deux extrémités de la chaîne managériale : une table ronde le matin portait sur la place du numérique dans les projets d’établissements, tandis qu’une autre à la fin de l’après-midi était consacrée aux retours d’expérience de community managers travaillant dans des équipements culturels.

En fait, le seul chef d’établissement présent était Olivier Caudron. Le directeur des bibliothèques municipales de Bordeaux a commencé par évoquer son expérience personnelle en bibliothèque universitaire à la Rochelle, où il a vu le passage de l’informatique-bureautique au numérique, et la transition des ressources électroniques de la simple référence en ligne au texte intégral. A la BM de Bordeaux, qui est candidate au label de « bibliothèque numérique de référence » (dont le contenu encore vague reste à préciser par le Ministère de la Culture), 120 agents de la bibliothèques ont suivi une formation à la rédaction sur Internet.

Dans la présentation d’Olivier Caudron, le numérique apparait comme une technologie (à prendre en compte), un outil (auquel il faut se former) ou un support (à diffuser). Avec l’intervention suivante de Samuel Bausson (webmaster aux Champs Libres à Rennes) ont passait dans un univers complètement différent. Samuel a commencé par présenter le numérique comme un ensemble de pratiques horizontales de pair à pair, par opposition au fonctionnement hiérarchique des organisations pyramidales (pour un exposé plus détaillé de ce point de vue, voir ici). Le numérique engendre des pratiques culturelles qui paraissent souvent iconoclastes du point de vue des institutions établies. L’exemple classique est la pratique répandue des photos au smartphone dans les expositions, que beaucoup de musées interdisent encore. Le numérique bouleverse également les pratiques professionnelles : les réseaux sociaux impliquent par exemple un autre rapport avec le public et la culture (plus informel, plus décomplexé, ouvert au remix et même à la parodie), ils induisent également une certaine porosité entre la vie privée et la vie professionnelle (puisqu’on utilise les mêmes réseaux sociaux dans les deux cas).

Afin de développer une véritable culture numérique dans un établissement, Samuel Bausson concluait sa présentation par une série d’injonctions : « repenser l’existant, anticiper les résistances, trouver des complices, expérimenter, ne pas tout faire valider, ne pas essayer de convaincre tous les agents (puisqu’ils finiront par y venir). » Sebastien Magro (chargé de projets nouveaux médias au Quai Branly ) se demandait quant à lui comment créer une culture participative dans un établissement. Il était à peu près sur la même longueur d’onde : plutôt qu’un plan de formation massive, il estime qu’il faut procéder petit à petit (« créer une culture numérique et participative nécessite de commencer par les collègues les plus proches« ) Dans son établissement, il diffuse par exemple une newsletter interne qui permet de sensibiliser les agents en douceur. On est dans l’acculturation plutôt que dans la formation. Mine de rien, c’est une approche diamétralement opposée à celle d’Olivier Caudron.

Des bibliothécaires en formation au numérique

Des bibliothécaires en formation au numérique

Les community managers qui se sont exprimés à la fin de la journée ont développé un point de vue un petit peu différent. Les interventions de Louis Jaubertie (Gallica/BNF), Laura Antonini (Musée d’Aquitaine), Claire Séguret (Musée de Cluny) et Claire Gayet (Cité de l’architecture et du patrimoine) tendaient à démontrer que la médiation numérique est un métier à part entière. Il ne suffit pas d’être présent sur Facebook : il faut une véritable stratégie éditoriale et une organisation adéquate en interne. L’identité numérique de la Cité de l’architecture et du Musée de Cluny a été mise en place après l’expertise d’un consultant. Laura Antonini a souligné que tout le monde ne pouvait pas administrer les comptes de réseaux sociaux même s’il faut impliquer un maximum de monde. Le compte Twitter d’une institution n’a tout simplement rien à voir avec un compte perso, même si cette illusion peut exister pour les usagers : 6 personnes se relaient sur @gallicaBNF et elles s’appuient sur plusieurs outils de programmation, de préparation ou de communication interne…

A quoi servent les réseaux ?

Je suis bien conscient que le titre de mon billet ressemble à un sujet de dissertation pour le Bac de philosophie. Pourtant, considérer le numérique comme un simple outil ou comme une forme de culture à part entière (et une fin en soi) n’est pas sans conséquences pratiques. Par exemple, faut-il convertir ses followers en visiteurs ? La plupart des institutions essaient d’œuvrer en ce sens. Le musée Delacroix invite ainsi ses amis Facebook à des visites privées. Ce genre d’initiative n’est pas toujours possible : les coréens qui like les lapins-tout-mignons du musée de Cluny ne viendront probablement jamais sur place. Dans le cas d’un musée national, il peut y avoir un sens à développer ce type de rayonnement mais la question est plus complexe dans le cas d’un établissement de proximité fortement ancré dans un territoire, comme une médiathèque par exemple. Une présence en ligne qui s’éloigne trop de la sphère locale risquent d’être interprétée comme une perte de temps et un gaspillage d’argent public. Sebastien Magro a pourtant essayer d’imposer l’idée qu’il n’y avait pas d’opposition binaire entre le réel et le virtuel : non seulement toutes les expériences sont réelles qu’elle soit en ligne ou hors ligne mais « la participation n’est pas uniquement numérique : aujourd’hui, elle est souvent à mi-chemin entre en ligne et hors ligne, et passe joyeusement d’un support à l’autre […] numérique et participatif sont intimement liés, même s’ils ne sont pas indissociables. Or, une culture numérique ne peut pas se développer sans d’autres couches de pratiques et d’engagements. »

Le numérique ce n’est pas que les réseaux sociaux. Au cours de la journée, plusieurs projets enthousiasmants ont été présentés : une visite sur tablette du Château de Fontainebleau, des sites ludo-éducatifs créés par Paris Musées, une borne interactive développée par l’Opéra de Bordeaux, des boites-exposition numériques au CAPC de Bordeaux… Ces projets sont très coûteux (de 30.000 à 180.000 euros), pourtant aucun n’a été développé dans une véritable perspective de réseau, avec l’optique d’aller au delà de son territoire naturel ou sur la base de briques réutilisables dans d’autres contextes. Dans le meilleur des cas, il peut y avoir un logiciel libre sous le capot mais pas toujours. C’est un point particulièrement intéressant à constater après s’être interrogé sur la pertinence des réseaux sociaux un peu plus tôt…

Alors, le numérique : « gaspillage d’argent public ou économies d’échelle en perspective ? » Sortez vos stylos, vous avez deux heures !

Pour aller voir ailleurs

2 réflexions au sujet de « Semaine digitale de Bordeaux : le numérique est-il un simple outil ou une culture à part entière ? »

  1. Merci pour les mentions, Nicolas. Pour ma part, je ne suis pas sûr que les interventions de mes confrères l’après-midi s’opposent à celle que nous avons proposées le matin, avec Samuel Bausson. Elles s’inscrivent globalement dans la continuité, et je sais que les enjeux que nous avons évoqués le matin sont assez proches de ce qui se passent à la BnF, à Cluny ou à la Cité de l’Archi.

    En ce qui concerne la question de la conversion des abonnés et fans en visiteurs physiques, elle est en partie liée à l’opposition réel/virtuel. Tant qu’on continuera de penser l’expérience du visiteur (et plus largement, notre vie quotidienne) en opposant réel et virtuel, on passera à côté d’une partie de la question. Nous passons régulièrement d’un support à l’autre, d’une plateforme à l’autre, dans une même journée, qu’il s’agisse de lire sur une tablette, de jouer sur notre téléphone, de lire un article sur notre ordinateur de bureau.

    Donc les visiteurs qui ne viendront jamais physiquement au musée, quelle qu’en soit la raison, ont tout autant le droit à notre considération, et ils peuvent aussi accéder à une part de l’expérience du musée, même si elle est en ligne uniquement. Il ne s’agit pas de remplacer l’expérience que constitue la confrontation physique à l’oeuvre, mais de la compléter, de l’enrichir, de la suggérer.

    Pour proposer une réponse à la question du titre (soyons audacieux), je serais tenté de dire : « Les deux mon Capitaine ! ». Le web et, plus largement, le numérique produisent non pas une, mais des cultures, et Samuel faisait référence à une part fortement visible dans son intervention, avec l’exemple des lolcats. Donc une part de notre métier, en tant que community managers ou chargés de projet numérique (et tous les autres postes qui sont dans le même esprit) nécessitent un important travail de pédagogie et d’accompagnement de nos collègues (et souvent aussi de nos hiérarchies), comme j’essayais de l’indiquer dans mon intervention. Mais le numérique est aussi un outil, riche et puissant, que nous pouvons mettre à profil pour répondre aux missions du musée.

  2. Merci pour ces précisions Sébastien.

    En fait, je n’opposais pas vraiment les interventions du matin et celles de l’après-midi. L’effet sur le spectateur que j’étais était juste un peu différent, avec un accent plus culturel le matin (j’aurais presque envie de dire « idéologique » s’il n’y avait pas une connotation péjorative) et un angle plus technicien/métier l’après-midi. Les deux se complètent.

    En revanche, même si ce n’était pas flagrant, je pense qu’il y a une vraie différence culturelle avec l’approche de la BM de Bordeaux. C’est notamment l’accent mis sur la formation en masse qui me pousse à dire ça. Je le perçois bien auprès de mes collègues bibliothécaires qu’on envoie en formation réseaux sociaux : ils reviennent contents ou bien (plus souvent) en disant « ce n’est pas fait pour moi ». Dans les deux cas, ils ont découvert un outil, une technologie, mais ça n’est pas intégré dans leurs pratiques professionnelles ou personnelles. En revanche, en discutant autour d’un café, en leur montrant qu’on peut suivre une journée d’étude grâce à Twitter, ou qu’on peut télécharger un livre en ligne, ça les interpelle beaucoup plus fortement… Bon, là aussi il faudrait être moins binaire : bien sûr les séances de formation sont indispensables mais tout autant qu’une forme de pédagogie plus… sournoise.

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