Retour sur la quatrième rencontre « Médiation et numérique dans les équipements culturels »

rcnLes 6 et 7 octobre derniers avait lieu la 4e édition des rencontres Médiation et numérique dans les équipements culturels. Le principe de cet événement qui est devenu un véritable rendez-vous ? Des retours d’expérience, un zoom sur des projets innovants et de nombreux échanges. Cette année, les rencontres avaient lieu au Centre Pompidou. La première journée était consacrée plus spécifiquement à la jeunesse et à l’éducation artistique, tandis que la seconde journée croisait les regards des professionnels des bibliothèques, des musées et du spectacle vivant.

Je dois rédiger un compte rendu des rencontres pour le Bbf, je vais donc essayer de ne pas griller ici toutes mes cartouches. Je ne peux pas non plus restituer l’intégralité des échanges puisqu’il y a deux ateliers auxquels je n’ai pas assisté (sur l’évaluation et le spectacle vivant). Je vais donc me contenter d’un tableau subjectif de ces deux journées consacrées aux différentes façons dont le numérique bouleverse les relations entre les institutions culturelles et leurs publics.

Bienvenue chez les geeks

Première remarque : le ministère a eu la bonne idée de confier l’organisation de certains ateliers à Muzeonum et TMNlab, deux collectifs de geeks passionnés de médiation issus respectivement de l’univers des musées et du spectacle vivant. Ces sessions se sont déroulées dans la bonne humeur et parfois avec humour.

Ce ton décontracté appartient d’une certaine façon à l’univers numérique : la présence sur le web et sur les réseaux sociaux favorise les relations informelles et horizontales avec le public. On connait le ton narquois qu’affectionne Gallica sur son compte twitter. Le musée de Cluny propose sur son site un dossier « Sacré Moyen-âge » plein d’humour. Le musée d’Angers met en ligne des selfies de statues et des visites de playmobils (!). Le musée Jeanne d’Albret joue également à fond la carte de l’humour car ses collections ne sont pas évidentes d’accès (l’histoire du protestantisme béarnais). Il y a bien entendu certaines institutions qui posent des limites à cette liberté de ton. Le Quai Branly s’interdit ainsi de projeter sur des œuvres non-occidentales des formes d’humour qui pourraient heurter certaines sensibilités…

L’Enjeu RH

Dans le monde de la culture, tous les professionnels ne sont pas aussi à l’aise que nos geeks de service avec les technologies numériques. Les évolutions techniques et les changements permanents qui s’ensuivent sont souvent déstabilisants, même si certains équipements savent surfer sur ces mutations pour se réinventer. C’est le cas de Stereolux à Nantes, une scène de musiques actuelles qui a progressivement investi le champ des arts numériques – à tel point qu’elle consacre désormais 70% de son activité aux arts numériques et 30% aux musiques actuelles.

Dans la plupart des projets, les ressources humaines sont en tout cas un enjeu essentiel. Pour beaucoup d’équipes, faire de la médiation numérique implique un changement de culture professionnelle. Il faut savoir piloter des évolutions organisationnelles et développer de nouvelles compétences. A la Bibliothèque publique d’information, qui met en place un nouveau site Internet qui sera un véritable magazine en ligne, l’organigramme (plus de 200 agents) a été entièrement revisité. Chaque bibliothécaire est maintenant producteur de contenu, ce qui nécessite de nouveaux savoir-faire : écriture journalistique, connaissances juridiques, familiarité avec le web… Dans les médiathèques de Strasbourg, Franck Queyraud a expliqué que des formations avaient lieu en interne selon un modèle très souple : lorsqu’un bibliothécaire maitrise bien un outil, il se charge d’animer une session d’initiation en interne pour ses propres collègues.

A la question de la formation s’ajoute en ce moment l’épineux problème des budgets en baisse et des effectifs réduits. Comment faire plus avec moins ? En recourant à des solutions alternatives. Au musée de Cluny, le nouveau site web a été généreusement alimenté en contenus qui ont été rédigés bénévolement par des étudiants en histoire de l’art. Le deal est le suivant : en échange de leur travail, les étudiants gagnent en expérience et en visibilité, ils bénéficient également d’une lettre de recommandation de l’institution. Il s’agit d’une dynamique donnant-donnant que connaissent bien les auteurs bénévoles sur Internet, qu’il s’agisse de blogs ou de Wikipedia (de fait, plusieurs étudiants avaient déjà une expérience de contributeur sur l’encyclopédie en ligne).

Le musée Jeanne d’Albret a également démontré qu’une structure de taille modeste disposant d’une équipe réduite (seulement 2 salariés) mais polyvalente pouvait faire preuve d’un vrai dynamisme : tumblr sur les coulisses du musée, covoiturage, « ticket suspendu » et bientôt une expo participative où des intervenants extérieurs choisiront les œuvres.

Transformer le consommateur en acteur

La spécificité du numérique est de réunir – souvent dans un même appareil ou une même interface – des outils de consommation et de production. Il y a un mythe qui veut que les digital natives soient doués d’un talent inné pour le numérique. En fait, bien souvent les jeunes se contentent d’un rôle passif de spectateur ou de consommateur (j’aime beaucoup l’expression de Jean-Noël Lafargue qui parle de digital naïves). Dans la plupart des actions ciblant le jeune public, on retrouve un même mot d’ordre : « transformer les consommateurs en acteurs ».

Lors des ateliers jeunesse organisés par Stereolux, comme à la petite bibliothèque ronde de Clamart, on s’empare d’objets du quotidien (téléphones, tablettes…) pour les hacker. Le collectif d’artiste « j’aime beaucoup ce que vous faites » a conçu pour la Maison de l’Architecture de Basse Normandie un projet intitulé le Grand Mix au cours duquel des classes ont conçu un générateur numérique d’architectures imaginaires. Les enfants ont travaillé sur le graphisme, l’ergonomie et même le codage de l’outil !

Parmi les sources d’inspiration de ce type de projet, il y a les précurseurs de La Main à la pâte, cette association qui promeut la culture scientifique depuis 1996 à travers des ateliers pratiques. Les idées de bidouille et de bricolage qui ont d’abord germé du côté de la médiation scientifique et technique sont en train de gagner toutes les sphères culturelles. Pas étonnant que les espaces publics numériques (qui sont souvent installés dans des médiathèques) se cherchent un nouveau modèle du côté des fab labs.

Des enfants participent au Grand Mix. Ils ont d’abord travaillé sur papier avant de se lancer sur le support numérique.

Dernier exemple de projet où les usagers tiennent un rôle actif : la médiathèque du pays de Mauriac dans le Cantal anime un blog ado pensé comme une « coquille vide » pour que les jeunes participent intégralement à la conception de leur cyberjournal. Dans un milieu rural, sans équipement central et où la population est dispersée, une initiative de ce type correspond à un enjeu territorial : il s’agit de tisser des liens entre une poignée de jeunes éparpillés dans différents villages. La médiation, même quand elle est numérique, sert d’abord à développer des rapports humains.

La conclusion paradoxale de ces deux journées de rencontres pourrait être qu’en fin de compte la technique est culturelle et que le numérique est réel. Les médiateurs numériques ne se contentent pas de fournir au milieu culturel des outils techniques, ils apportent également avec eux les valeurs issues du Web : le partage, la créativité, la convivialité, un rapport décomplexé au savoir… Lors de son intervention, la ministre de la culture Fleur Pellerin a affirmé que cette vision du monde méritait d’être élevée au rang de projet de société. Difficile pour une assistance convaincue d’avance de ne pas acquiescer, maintenant il s’agit d’en persuader les autres professionnels et les tutelles !

D’autres regards sur les rencontres :

2 réflexions au sujet de « Retour sur la quatrième rencontre « Médiation et numérique dans les équipements culturels » »

  1. Très bonne synthèse de ces rencontres particulièrement intéressantes cette année !

    « Les médiateurs numériques ne se contentent pas de fournir au milieu culturel des outils techniques, ils apportent également avec eux les valeurs issues du Web : le partage, la créativité, la convivialité, un rapport décomplexé au savoir… » > Je partage votre analyse ! C’est d’ailleurs particulièrement le cas dans les projets de FabLab : faire une sorte de réseau internet IRL avec ces valeurs que vous décrivez.

    Et on a pu effectivement constater avec des exemples concrets que la médiation numérique, lorsqu’elle est bien menée, va toujours de pair avec la médiation humaine.

    Convaincre les collègues est encore un gros chantier mais il y a du progrès, vous en donnez d’ailleurs des exemples dans votre article.

    En bref, merci d’avoir su saisir et retranscrire les principaux enjeux de ces rencontres !

  2. Merci pour ce commentaire Mélanie. J’ai également trouvé ces deux journées très intéressantes. J’en suis ressorti avec beaucoup d’idées et d’envies.

    C’est le tout premier commentaire posté sur ce blog, donc : double merci !

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